‹ Chansons de BérangerChapitre 235 sur 307 · NOUVELLES ET DERNIÈRES · texte numérisé non relu

NOUVELLES ET DERNIÈRES

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PaiNCE DE CâNINO.

En 1805, privé de reisoureei, lai d'eapérances déçues» versifiant sans but et sans encouragement, sans instruction et sans conseils, j’eus l’idée ( eicom* bien d’idées semblables étaient restées sans résul* tait ), j ’eus l'idée de mettre sous enveloppe mes informes poésies et de les adresser, par la poste, au frère du premier consul, M. Lucien Bonaparte, déji célèbre par un grand talent oratoire et par l’amour des arts et des lettres. Mon épitre d’envoi , je me le rappelle encore, digne d’une jeune tête toute républicaine , portait l’empreinte de l’orgueil blessé par le besoin de recourir à un protecteur. Pauvre inconnu» désappointé lantde fois» je n’osais compter sur le succès d’une démarche que personne n’appuyait. liais le troisième jour, ô joie indicible! M. Lucien m'appelle auprès de lui, s'informe do ma position, qu'il adoucit bientôt { me parle en poète et me prodigue des encouragements et desconseils. Malheureusement il est forcé de s'éloigner de la Frauca. J'allait me croire oublié, lonque je re-

çols de Rome une procura tien pour toucher le Irai* tenient de l'Inelitul dont &I. Lucien était membre , avec une lettre que j'ai précieusement' cousersée et où il me dit:

I Je TOUS adresse une procuration pour toucher » mou traitement de l'Institut. Je vous prie d'accep* » ter ce traitement, et je ne doute pas que si tous ■ continues de cultiver votre talent par le tra> • vail, vous nésoyes un jour un des ornements de s notre Parnasse, Soignes surtout la délicatesse du » rhylhme : ne cesses pas d’être hardi , mais soyex » plus élégant , • etc., etc.

Jamais on n*a faille bien avec une grâce plus encourageante; jamais , en arrachant un jeune poète à la misère, on ne l'a mieux relevé à ses propres yeux. Aux sages avis qui accompagnent de tels bienfaits, on sent que ce n'est pas la froide main d'une générosité banale qui vient vous tirer de l'abîme. Quel cœur n’en, eût été vivement ému! j’aurais voulu pouvoir rendre ma reconnaissance publique, la censure s’y opposa. Mon protecteur était proscrit comme il l’est encore.

Pendant les r«nt /ours , M. Lucien Bonaparte me 6t entendre qu'en m’adonnant à la chanson, je détournais mou talent de la vocation plus élevée qu’il semblait avoir eu~e d’abord. Je le sentais; mais j'ai toujours penché à croire qu’à certaines époques les lettres et les arts ne doivent pas être de simples objets de luxe , et je commençais à deviner le parti

qu'on pourrail tirer pour la cause de la liberté d’un genre de poésie éminemment national. Je ne sais ce que M. Lucien pense aujourd'hui de mes chansons; j’ignore mfime s'il les connaît. Je lui ai plusieurs fois écrit pendant la Restauration sans en obtenir de réponse. En Tain me suis-je dit qu’en me répondant îlcraignaitsans doute de me compromettre , son silence m’a afflige. Depuis la rcTolution de Juillet, j’ai cru deroir attendre la publicatioir de mon dernier recueil pour lui rappeler tout ce qu’il a fait pour moi.

• En ce moment où mes regards se portent en arrière, il m’est bien doux de les arrêter sur l’homme llustre qui , jadis , m’a sauTé de rinforlune ; sur ce lui qui ^ en me donnant foi dans mon talent, a rendu à mon inie les forces que le malheur allait acheter de lui ratir ! Sa protection placée ailleurs eût pu procurer un grand poète à la France, mais elle ne poutait rencontrer un cœur plus reconnaissant.

Le BouTcnir de mon bienfaiteur me suirra jusque dans la tombe. J'en atteste les larmes que je répands encore après trente ans , lorsque je me reporte au jour béni cent fois, où, assuré d’une telle protection, je crus tenir de la Protidence elle-même une promesse de bonheur et de gloire.

Puisse l’hommage decessentimentssi trais, si méri. ■ tés, parreuir jusqu’à M: Lucien Bouapai te cl adoucir

pour lui iVxil où mes vœux ne sont que trop habi> tués à l'aller chercher ! Puisse surtout nia roix être entendue , et la France se hâter enfin de tendre lea bras a ceux de ses enfants qui portent le grand nom dont elle sera éternellement fièrc !

Pat»yt \5 janvier

Digilized by C(»ogle

PRÉFACE

Au inomenl de prendre congé du publie , je sent avec une émotion plus profonde la reconnaistance tjueje lui dois; je me retrace plus vivement les mar* ques d’iiitérêl dont il m’a comblé, depuis près do vingt ans que mon nom a commencé à lui être connu.

Telle a été sa bienveillance , qu’il n’eût tenu qu'à moi de inc faire illusion sur le mérite de mes ouvrages. J’ai toujours mieux aimé attribuer ma popularité, qui m’est bien chère, à mes sentiments patriotiques, à la constance de mes opinions, et, j’ose ajouter, au dévouement désintéressé avec lequel je les ai défendues et propagées.

Qu’il me soit donc permis de rendre compte à ce même publie , dans une simple causerie, des circonstances et des impressions qui m’ont été particulières, cl auxquelles se rattache la publication des chansons qu'il a accueillies si favorablement, ('.'est une éorte de narration familière où il reconnaîtra du moins tout le prix que j’ai attache à ses sullrages.

Je dois parler d’abord de ce dernier volume.

Chacune de mes publications a été pour moi l« résultat d’un pénible ellurt. Celle-ci m'aura causé à elle seule plus de malaise que toutes les autres ensemble. Elle est la dernière; malheureusement elle Vient trop tard. C'est immédiateinenl après la révo-

liilion de Juillet que oc volume eût dû paraître: ma modeste mission était alors terminée. Mes éditeurs savent pourquoi il ne m'a pas été permis d'achever plus tôt un rôle privé désarmais de l'intérêt qu’il pouvait avoir sous le règne de la légitimité. Beau* coup de chansons de ce nouveau recueil apparticn* nent à ce temps déjà loin de nous.

Mes chansons, c’est moi. Aussi le triste progrès des années s'y fait sentir an fur et à mesure que les volumes s’accumulent, ce qui me fait craindre que celui-ci ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes ni'cn font un reproche , quelques-unes m’en sauront gré , je l’espère ; elles reconnaîtront que l’esprit de l’époque actuelle a dû contribuer > non moins que mon âge, à rendre le choix de mes sujets plus grave et plus pliilosopliique.

Les chansons, nées depuis i83o, semblent en effet se rattacher plutôt aux questions d’intérêt social qu’aux discussions purement politiques. Eu duiNon être étonné ? Une l'ois qu’on suppose ^conquis le principe gouvernemental pour lequel on a combattu , il est naturel que l’intelilgence éprouve le besoin d’en faire l'application au profit du plus grand nombre. Le bonheur de rhumanité a été le songe de ma vie. J'en ai l’obligation , sans doute , à la classe dans laquelle je suis né , et à l’éducation pratique que j'y ni reçue. .Mais il a fallu bien des circonstances extraurdiiiaircs pour qu’il fût permis à un chansonnier de s’immiscer dans les hautes questions d’améliorations sociales. Heureusement une foule d'hommes, jeunes et courageux, éclairés et

ai denlt. onl donné, dopuis^ieu , un grand dételoppemenl a ce* .iue*tions , . j «ont par»enu« à les ren-

dre presque vulg..i, es. Je aouhaile que quelquc-une.

e mes coniposuion* prouvenl à ces esprits élevés ma synipatliie pour leur géiieieuse entreprise.

Je n-ai rien à dire des chansonsqui appartiennent au temps de la Reslaiiratiou , si ce n’est qu’ellessout sorties toutes faites de la prison de la Fore*. J’aurais peu tenu à les imprimer, si elles ne complétaient CCS especes de mémoires cliantaiils que je publie depuis i8i5. Je n’ai pas , au reste, à craindre qu’on me fasse le reproche de ne montrer de courage que lorsque l’ennemi a disparu. On pourra même rc marquerquema détention, Lien qu’assea longue, ne m’avait nullement aigri ; il est vrai qu'alors je croyais voir s’opprocLcr raccomplissemenl de mes prophéties contre les Bourbons. CVsl ici l’occasion de m’expliquer sur la petite guerre que j’ai faîteaux princes de la branche déchue.

Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l’empereur , ce qu’il inspir.iit d’idolâtrie au peuple, qui ne cessa de voir en lui le représentant de légalité victorieuse: cette admiration, cette idolâtrie , qui devaient faire un jour de Napoléon le plus noble objet de mes chants, ne m’aveuglèrent jamais sur le despotisme toujours croissant de l'empire. £ii i8i4,jene vis dans la chute du colosse que les malheurs d’une patrie que la république m’avait appris à adorer. Au retour des Bourbons, qui m’étaient indifferents, leur faiblesse me parut devoir rendre facile la renaissance des libertés i.a-

tionales. On nous assurait qu'ils feraient alliance avec elles: malgré ta ('liarle , j'y croyais peu; mais on pouvait leur imposer res lihcriés. Quant au peu» pie , dont je no me suis jamais séparé , après le dénoûment fatal de si longues guerres , son opinion ne me parut pas d’abord décidément contraire aux maîtres qu'on venait d'exhumer pour lui. Je chantai alors la gloire de la Franre : je la chantai en présence des étrangers, frondant déjà toutefois quelques ridicules de cette époque , sans être encore hostile à la royauté restaurée.

On m'a reproché d'avoir fait une opposition de haine aux Bourbons t ce que je viens de dire répond à cette accusation , que peu de personnes aujourd’hui, j'en suis sûr, tiendraient à repousser, et qu'autrefois j'acceptais en silence.

Les illusions durèrent peu ; quelques mois suffirent pour que chacun pût se reconnaître . et dessillèrent les yeux des moins clairvoyants; je ne parle que des gouvernés.

Le retour de l'empereur vint bienlôt'’partagcr la France en deux camps, et constituer l’opposition qui a triomphé en i83o. Il releva le drapeau national et lui rendit son avenir, en dépit de Waterloo et des désastres qui en furent la suite. Dans|Jea centjourt , l'enthousiasme populaire ne m'nbusa point : je vis que Napoléon ne pouvait gouverner constilutionnellemcnl; ce n'étaitpas pour cela qu'il avait été donné au monde. Tant bien que mal, j'exprimai mes craintes dans la chanson intitulée la Polittqua lise , dont la forme a si peu de rapport avec le fond;

«inii que le prouve mon premier recueil , je n’avaif pas encore osé faire prendre à la chanson un vol plus élevé ( ses ailes poussaient. lime fut plus facile de livrer nu ridicule les Français qui ne roupissaieni pas d'appeler de leurs vœux impies le triomphe et le retour des années étrangères. J’avais répandu des larmes à leur première entrée à Paris; j'en versai à la seconde : il est peut-être des gens qui s'habituent à de pareils spectaeles.

J'eus alors la conviction profonde, que les Bourbons fussent-ils tels que l’osaient encore dire leurs partisans, il n'y avait plus pour eus possibilité de gouterner la France, ni pour la France possibilité de leur faire adopter les principes libéraux qui, depuis 1814» avaient reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la U-rreur, l'anarchie directoriale et la gloire de l’empire. Olie conviction, qui ne m’a plus aban* donné, je la devais moins d'abord au calcul de ma raison qu'à l’instinct du peuple. A. chaque événe* ment, je l’ai étudié avec un soin religieux, et j'ai presque toujours attendu que ses sentiments me pa- t

eussent en rapport avec mes réilexions pour en faire ma règle de conduite , dans le rôle que l’opposition d'alors m'avait donné à remplir. Le peuple, c’est ma muse.

C’est cette muse qui me 6t résister aux prétendus sages, dont les conseils , fondés sur des espérances chimériques, me pour.suivirent maintes fois. Les deux publications qui m'ont valu des condamnations judiciaires, m'exposèrent à me voir abandonné de beaucoup de mes amis politiques. J’en courus le

risque. L'approbatioo des masses me resta fidèle, et les amis rerinrenl *.

Je tiens à ce qu’on sache bien qu'à aucune époque de ma rie de cbansoiiiiier , je ne donnai droit à per* sonne de me dire : Fais ou ne faispas ceci; va ou ns ts pas jusque>là. Quand je sacrifiai le modique emploi, que je ne devais qu’à M. ArnauU, et qui était alors ma seule ressource , des liomnms pour qui j’ai conservé une reconnaissance profonde me firent des offres avania;;euBes que j'eusse pu accepter sans rougir; inaisils avaient une position politique trop influente pour qu’elle ne m'eût pas gêné quelquefois. Moo humeur indépendante résista aux séductions de l’amitié. Aussi étais-je surpris et affligé lorsqu'on me disait le pensionné de tel ou de tel, de Pierre ou de Paul , de Jacques ou de Philippe. Si cela eût été, je n’en aurais pas fait mystère. C'est parce que je sais quel pouvoir In recuiinaissance exerce sur moi| que j'ai craint de contracter de semblables obligslions, même envers les hommes que j'cstinie le plus **.

* Par un rapprochement singulier , dont je m'honore , ces deux condamnations me réunirent en prison à M. Cauchois-Lemaire, ex-proscrit, écrivain encore plus intcmpeslif que moi, c'est-à-dire plus courageux et par conséquent aussi plus abandonné des uns et plus maltraité des autres.

“ J’ai cependant reçu un service pécuniaire à cette époque. Lorsque j'étais à la Force , en 1819, une snusciiption fut ouverte pour payer mon amende et les frais de justice. Malgré tous les efforts de mes

Il en est un que mes teneurs auront nommé d’a* bord : M. Laffitte. Peut'èire ses instances eussent elles fîni par triompher de mes rePns, si des mal* heurs dont la France entière a {témi n’ètaienl Tenus mettre un terme à rinfulipahlc générosité de ce grand et vertueux citoyen, le seul homme de notre temps qui ait su rendre la rieliessc populaire.

La révolution de Juillet a aussi voulu faire ma fortune; jç l’ai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices anvqueig il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tons mes amis ont passé au ministère : j'en ai même ciicnre un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais â croire qu'ils y sont accrochés parla basque, malgré les eflbrts qu'ils font pour descendre. J'aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois. Malheureusement je n’ai pns l'amour des sinécures, et tout travail obligé m’est devenu insupportable, hors peut-être encore celui d’expéditionnaire. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc! je faisais de la paresse. Ce défaut m'a tenu

jeunes amis de la société Âîde-ioi, le Ciel t*aidera, la souscription ne fut pns remplie eniiêremcnt, grâce aux mêmes personnes qui avaient empêche la réélection de Manuel en 1834. Je n’ni point eu quelle somme il manquait; mais jen’ni pu ignorer que l’un de nos plus recommandables citoyens, M. Bérard, ebox qui la souscription était ouverte, m’acquitia envers le (isc. Ce service, au reste, doit me st-mhler de peu d’importance , comparé à reux de tout genre que m’a rendus l'amitié de M. Bérard.

lieu de bien des quctlilés; aussi je le recommande à beaucoup de nos liunnèles gens. Il expose pourtaot à de singuliers reproolies. CVst à celte paresse si douce , que des censeurs rigides ont attribué l’éloigiieinent où je nie suis tenu de ceux de mes lioiiorables amis qui ont eu le malheur d’arriver au pouvoir. Faisant trop d’honneur à ce qu’llsveulent bien appeler nia bonne lélc, et oubliant trop combien il y U loin du simple bon sens à la science des grandes aiTaires , ces censeurs prétendent que mes conseils eussent éclairé plus d*un minislret A les en croire* tapi derrière le fauteuil de velours de nos hommes d’Etat, j’aurais conjuré les vents, dissipé les orages, et fait nager la France dans un océan de délices, Nous aurions tous de la liberté à revendre ou plutôt à donner, car nous n’en savons pas bien encore le prix. Eh! messieurs mes deux ou trois amis, qui prenex un chaiisonnier pour un magicien, on ne vous a donc pas dit que le pouvoir est une cloche qui empêche ceux qui la mettent en branle d entendre aucun autre son? Sans doute des ministres consultent quelquefois ceux qu’ils ont sous la main : consulter est un moyen de parler de soi qu’on néglige rarement. Mais il ne sutTirait pas de consulter de bonne foi des gens qui conseilleraient de même. 11 faudrait encore exécuter : ceci est la part du carac* tère. Les intentions les plus pures , le patriotisme le plus éclairé ne Icdoniient pus toujours. Qui ii’a vu de hauts personnages quitter un donneur d’avis avec une pensée courageuse, et, rinstaiit d’après, revenir vers lui, de je ne sais quel lieu de fascination,

avec rembarras d'un démenti donné aux résolutions les plus sages? Oli ! disent-ils, nous n'y serons plus repris I quelle galère ! Le plus honteux ajoute : Je voudrais bien vous voir à ma place. Quand un ministre dit cela, soyez sûr qu*il n’a plus la tête à lui. Cependant il en est un, mais uu seul, qui, sans avoir perdu la tête, a répété souvent ce mot de la meilleure foi du monde { aussi ne l’adressait-il jamais à un ami.

Je n*ai connu qu'un homme doilt il ne m’eût pas été possible de m’éloigner, s’il fût arrivé au pouvoir. Arec son imperturbable bon sens , plus il était propre a donner de sage.s conseils, plus sa modestie lui faisait rechercher ceux des gens dont il avait éprouvé la raison. Les déterminations une fois prises, il les suivait avec fermeté et sans jactance. S’il en avait reçu l’inspiration d’un autre, ce qui était rare , il n’oubliait point de lui en faire honneur, (.'et homme, c’était Manuel, à qui la France doit encore un tonihcau.

Sous le niinistère emmiellé de M. de Mfartignae, lorsque, fatigués d’une lutte si longue contre la légitimité, plusieurs de nos chefs politiques travaillaient à la fameuse fusion , un d’eux s’écria : Sommesnous heureux que celuiJà soit mort ! C’est un éloge funèbre qui dit tout ce que Manuel vivant n’eût pas fait, à cette époque de promesses hypocrites et de concessions funestes.

Moi, je puis dire ce qu’il aurait fait pendant les Trois-Jouriiées. La rue d'Artois, l'hôtel de ville et les barricades l’auraient vu tour a tour, délibérantici,

se ballant là: mais les barricades d'abord, car son courage de vieux soldat s’y fût trouvé plus à l’aise au milieu de tout le brave peuple de Paris. Oui , il eût travaillé au berceau de notre révolution, Certes, on n'eût pas eu à dire de lui ce qu on a répété de plusieurs» (ju ils sont contme des grcHiers de mairie qui se croiraient les pères des enfants dont ils n ont que dressé l'acte de naissance.

11 est vraisemblable que Manuel eût été forcé d acune part aux ofTaires du nouveau gouverne* ment. Je l'aurais suivi, les yeux fermés, par tous les chemins qu’il lui eût fallu prendre pour revenir bientôt sans doute au modeste asile que nous partagions. Patriote avant tout , il fût rentré dans la vie privée sans humeur , sans arrière-pensée % à l'heure qu’il est , de l'opposition probablement encore, mais sans haine de personnes, caria force donne de l'indulgence, mais sans désespérer du pays, parce qu’il avait foi dans le peuple.

LiC bonlieur de la France le préoccupait sanscesseï eût-il vu accomplir ce bonheur par d’autres que lui, sa joie n’en eût pas été moins grande. Je n ai jamais micoiitré d'bo^mme moins wnibltieux, même de célébrité. La simplicité de ses mœurs lui faisait chérir la vie des champs. Dès qu’il eût été sûr que la France n’avait plus besoin de lui, je l'entends s écricr : Allons vivre à la campagne.

Ses amis politiques ne l'ont pas toujours bien apprécié ; mais survenait-il quelque embarras, quelque danger, tous s’empressaient de recourir à sa raison imperturbable, à sou inébranlable courage. Son

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talent ressemblait à leur amitié. C’est dans les moments de crise qu’il en avait toute la plénitude, et que bien des faiseurs de phrases, qu’on appelle orateurs, baissaient la tête devant lui.

Tel fut l’homme que je n’aurais pas quitté, eât-il dû vieillir dans une position éminente. Loin de lui la pensée de m’alFublcr d’aucun titre, d’aucun em> ploi! car il respectait mes goûts. C’est comme simple volontaire qu’il eût voulu me garder à ses côtés sur le champ de bataille du pouvoir. Et moi , en restant auprès de lui , je lui aurais du moins fait gagner le temps (|uelui eussent pris, chaque jour, les visites qu'il n’eût pas manqué de me faire, si je ni’é* tais obstiné à vivre dans notre paisible retraite. Aui sentiments les plus élevés s’unissaient dans son cœur les atfections les plus douces: il n'était pas moins tendre ami que citoyen dévoué.

Ces derniers mots sufliront pour justifier cette digression, qui d'ailleurs ne peut déplaire aux vrais patriotes. Ils n'ont jamais plus regretté Manuel que depuis la révolution de Juillet, en dépit de quelques gens qui peut-être répètent tout bas : Sommes-nous heureux que celui-là soit mort!

Il est temps de jeter un coup d'œil général sur mes chansons. Je le confesse d'abord : je conçois les reproches que plusieurs ont dû m’attirer delà part des esprits austères peu disposés à pardonner quelque chose, même à un livre qui n’a pas la prétention de servira réduration des demoiselles. Je dirai seulement, sinon comme défense , au moins comme excuse , que ces chansons , folles iuspirations de 1a

jeunesse el de ses retours « ont été des compapncs fort utiles données aux grates refrains el aux cou* plels politiques. Sans leur assistance, je suis lenléde croire que ceux*ci auraient bien pu ii’aller ni aussi loin , ni aussi bas, ni môme aussi haut; ce dernier mot drtl-il scandaliser 1rs rertus de salon.

Quelques’imes de mes chansons ont été traitées d’impies , les pauvrettes I par MM. les procureurs du roi , avocats généraux et leurs substituts , qui sont tous gens très-religieux à l’audience. Je ne puis, a cet égard , que répéter ce qu’on a dit cent fois. Quand , de nos jours , la religion se fait instrument politique, elle s’expose à voir mèroonaUre son caractère sarré ; les plus tolérants deviennent inloléranls pour elle ; les croyants , qui croient autre chose que ce qu’elle enseigne , vont quelquefois, par repré sailles, l’attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces croyants, je n’ai jamais été jusque-là: je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l'impiété ?

Enfin , grand nombre de mes chansons ne sont que desinspirationsde sentimentsinliines ou descaprices d’un esprit vagabond ; ce sont là mes filles chéries: voilà tout le bien que j’en veux dire au public. Je ferai seulement observer encore , qu’en jetant une grande variété dans mes recueils, celles-ci ont dû n’ètre pas inutiles uon plus au succès des chansons politiques.

Quant à ces dernières , à n’en croire même que les adversaires les plus prononcés de l’opinion que j'ai défendue pendant quiuxeans, elles ont exercé

une puiscanie influence sur les masses, seul levier qui , désormais , rende les grandes clioses possibles. L'honneur de celte influence , je nel'ui pas réclamé nu moment de la victoire : mon courage s’évanouit au* cris qu'elle fait pousser. Je crois , en vérité . que la défaite va mieux à mon humeur. Aujourd’hui , j’ose donc réclamer ma part dans le triomphe de iS-lo, triomphe que je n’ai su chanter que longtemps après «;t devant les sépultures des citoyens à qui nous le deTotis. Ma chanson d'aditu se ressent de ce mouvement de vanité politique, produit sans doute parles flatteries qu'une jeunesse enthousiaste m’a prodiguées et me prodigue encore. Prévoyant que bientôt l’oubli enveloppera les chansons et le' rbansutinier, c’est une épitaphe que j’ai voulu prépa* rer pour notre tombe commune.

Malgré tout ce que l’amitié a pu faire; malgré les plus illustres sull'rages et l'indulgence des inter* prêtes de l’opinioii publique , j’ai toujours pensé que mon nom ne me survivrait pas, et que ma réputation déclinerait d’autant plus vite qu’elle a été nécessairement fort exagérée par l’intérêt de parti qui s’y est attaché. On a jugé de sa durée par son étendue ; j’ai fait moi , un calcul diflTéreiit qui se réalisera de mon vivant , pour peu que je vieillisse. A quoi bon nous révéler cela ? diront quelques aveugles. Pour que mon pays me sache gré. surtout , de m’être livré au genre de poésie que j'ai jugé le plus utile à lu cause de la liberté , lorsque je pouvais tenter des succès plus solides dans les genres que j’avais cultivés d’abord.

Sur le point de foire ici un eiamen cousciencieus de ces production» fugitirei , le courage ni a manqué, je l'avoue. J’ai craint qu’on ne nie prît au mol lorsque je relèverais des faute» , et qu on ne fil la sourde oreille aux cajoleries paternelle» que je pourrais adresser à mes chansons; car encore faul-ilbien que tout n’en soit pas mauvais. Puis» malgré la poli* tesse de» critiques à mon égard, ce serait pcul-êire pousser la reconnaissance trop loin que de faire ainsi leur besogne. Je le répète : le courage m’a manqué. On ii'iuceiidio guère sa maison que lorsqu elle est assurée. Ce que je puis dire d’asance à *

se font les exécuteur» de» haute» œuvre» liltéraire», J c’est que je suis complètement innocent des éloges | exagérés qui m’ont élé prodigués ; que jamais il n*

m’est arrii é de solliciter le moindre article de bien ^

veiUaiice; que j’ai élé même jusqu’à prier de» ami» jouriialisles d’èli e pour moi plus sobre» de louange»; que , loin de vouloir ajouter le bruit au bruit , j’»i évité les ovalions qui l’augnieiiteiit ; nie suis tenu loin de» coterie» qui le propagent ; et que j’ai feriii» ma porte aux commis voyageurs de la renommée, CCS gens qui se cbargi nt de colporter votre réputation en province et jusque dans 1 élranger , dont le» r*pu0i el les magaùti» leur sont ouvci Ui.

Je n’ai jamais poussé mes prétention» plu» haut que UC l’indique le tilie de chansonnier, sentant bien qu’en mettant toute ma gloire à conserver ce titre auquel je dois tant , je lui devrai» encore d’être jugé avec plus d’indulgence , placé par là loin et audessous de toutes les grandes illuslratiou» de mou

•ièele. Le besoin deoette position spéciale a toujours dû m’ôter l’idée de courir après les dignités littéraires les plus enviées et les plus dignes de l'être, quelque instance que m’aient faite des amis influents et dévoués y qui, dans la poursuite de ces dignités y nie promettaient , je suis honteux de le dire, plus de bonheur que n'en a eu B. (ioiistaut, grand publiciste, grand orateur, grand écrivain. Pauvre Constant 1 A ceux qui douteraient de la sincérité de mes paroles y je répondrai : Les rêves poétiques les plus ambitieux ont bercé ma jeunesse; il n'est presque point de genre élevé que je n'aie tenté en silence. Pour remplir une immense carrière, à vingt ans, dépourvu d’études, même de celle du latin, j’ai cherché à pénétrer le génie de notre langue et les secrets du style. Les plus uohles encouragements m'ont été donnés alors. Je vous le demande : croyez-vous qu’il ne me soit rien resté de tout cela, etqu'aujourd’hui, jetant un regard de profonde tristesse sur le peu que j'ai fait, je sois disposée in'en exagérer la valeur? Mais j’ai utilisé nia vie de poète, et c’est là nia consolation. 11 fallait un homme qui parlât au peuple le langage qu’il entend et qu'il aime , et qui se créât des imitateurs pour varier et uiultlplicr les versions du même texte. J’ai été cet homme. La Liberté et la Patrie , dira-t-on y se fussent bien passées de vos refrains. La Liberté et la Patrie ne sont pas d'aussi grandes dames qu’on le suppose : clics ne dédaignent le coneoursde rien de ce qui est populaire. Il y aurait, selon moi , injustice à porter sur mes chansons un jugement où il ne me serait pas tenu compte de

l'inûuence qu’ulles oui exercée. Il e«t de* instauta , pour une iiylioii , où la meilleure musique eal celle du tambour qui bat la charge.

Après tout , si 1*011 trouve que j’cxagérc beaucoup l’importance d«! mes couplets , qu’on pardonne au vétérau qui prend sa retraite, de grossir tant suit peu ses états de services. On pourra même observer que je parle à peine de mes blessures. D’ailleurs, la ré • compense que je sollicite ne fera pas ajouter un centime au budget.

Comme cbansonnier, il me faut répondre à une critique que j’ai vue plusieurs fois reproduite. On ni’a reproché d’avoir dénaturé la chanson en lui faisant prendre un ton pins élevé que celui des Collé , des Panard, des Désaugier». J'aurais mauvaise grâce à le contester , car c’est , selon moi , la cause de mes succès. D’abord , je ferai remarquer que la cbaiisou , comme plusieurs autres genres, est toute une langue, et que, comme telle , elle est susceptible de prendre les tons les plus opposes. J’ajoute que depuis 1789, le peuple ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentiments et scs idées patriotiques nul acquis un très-grand développement; notre histoire le prouve. La citavison, qu’on avait délinic Vexprettion ^ d*$ tentimenti poputairet, devait dès lors s’élever à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le viu et l’amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la révolution , etea ii’ctait plus seulement avec les maris

trompés, les procureurs avides et la frar^ue A Caron, qu’on pouvait obtenir l’honneur d'ëtre chanté par nos artisanset nos soldats aux tables des guingnclles. Ce succès ne suffisait pas encore; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir l’entrée des salons pour y faire des conquêtes ' dans l’intérêt de ces sentiments. De là, autre néces* sitè de perfectionner le style et la poésie de la chanson.

Je n’ai pas fuit seul toutes les chansons depuis quinze ou dix-huit ans. Qu’on feuillette tons les recueils , et l’on verra que c’est dans le shle le plus grave que le peuple voulait qu’on lui parlât de ses regrets et de ses espérances. Il doit sans doute l’habitude de ce diapason élevé à l’immortelle Mar$eillahê , qu’il n’a jamais oubliée , comme on l'a pu voir dans la grande semaine.

Pourquoi nos jeuiies et grands poètes ont-ils dédaigné les succès, que, sans nuire à leurs autres travaux , la chanson leur eût procurés? Notre cause y eût gagné , et , j’ose le leur dire , eux-mêmes eussent profité à descendre quelquefois des hauteurs de notre vieux Pinde , un peu plus aristocratique que ne le * voudrait le génie de notre bonne langue française. Leur style eût sans doute été obligé de renoncer , en partie , à la pompe des mots. Mais, par compensation, ils se seraient habitués à résumer leurs idées en do petites compositions variées et plus ou moins draniatiques , compositions que saisit l’instinct du vulgaire , lors même que les détails les plus heureux lui échappeut. C’est là , scion moi , mettre de la poésie

endtiMouê, Peut-être est-ce, en dénnitive , une obligation qu'impose la simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conrormons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages.

J^ai pensé quelquefois que si les poëtes rontempornins avaient réfléchi que désormais c'est pour le peuple qu'il faut cultiver les lettres , ils m’auraient envié la petite palme qu’à leur défaut, je suis parvenu à cueillir, et qui sans doute eût été durable mêlée à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule : je dis le peuple d’en bas, si l’on veut. Il n'est pas sensible aux reelierclies de l’esprit, aux délicatesses du goût; soit! mais par là même, il oblige les auteurs à concevoir plus fortement , plus grandement pour captiver son altenlion. Appropries donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements ; ce ne sont ni des idées abstraites ni des tjpes qu'il vous demande : montrez-lui à nu le cœur humain. Il me semble que Shakspeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style ? Croit-on que les vers inimitables de Bacine, nppliqnés à l’un de nos meilleurs mélodrames , eussent empêché, même aux boulevards, l’ouvrage de réussir? Inventez, concevez pour ceux qui tous ne savent pas lire ; écrivez pour ceux qui savent écrire.

Par suite d’habitudes enracinées, nous jugeons encore le peuple avec prévention. 11 ne se présente à nous que comme une tourbe grossière incapable d’impressions élevées, généreuses, tendres. Toate-

DiyliiiB.: b, i^rifigle

fois, ches nous il y a pis , même en matière de jugements littéraires» surtout au théâtre. S'il reste de la poésie au monde , rVsl, je n'en doute pas » dans ses rangs qu’il faut Palier chercher. Qu’on essaye donc d'en faire pour lui. Mais , pour y parvenir , il faut étudier ce peuple. Quand par hasard nous tra> vaillcDS pour nous en faire applaudir» nous le traitons comme fnntces rois qui» dans leurs jours de inu> niticence» lui jettent des cervelas à la tête et le noient dans du vin frelaté. Voyez nos peintres: re* présentent-ils des hommes du peuple» même dans des compositions historiques» ils scinhient se complaire à les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire à ceux qui le représentent ainsi : s Est-ce ma afautesije suis misérablement déguenillé? si mes

• traits sont flétris par le besoin » quelquefois même

• par le vice ? Mais dans ces traits hâves et fatigués a

• brillé l’entliousiasnie du courage et de la liberté ;

• mais sous ces baillons» roule un sang que je pro- > digue à la voix de la patrie. C’est quand mon âme «s'exalte qu’il faut me peindre. Alors je suis beaul » Et le peuple aurait raison de parler ainsi.

Tout ce qui appartient aux lettres et aux arts est sorti des classes inférieures , à peu d'exceptions près. Mais nous ressemblons tous à des parvenus désireux de faire oublier leur origine» ou si nous voulons bien soufl'rir chez nous des portraits de famille» c’est à condition d'en faire des caricatures. Beau moyen de s’anoblir» vraiment] Les Chinois sont plus sages: ils anoblissent leurs aïeux.

Le plus grand poëtc des temps modernes , et peut-

Atre de tous les temps, Nepoléon , lorsqu'il se dégageait de l’imitation des anciennes formes monar* chiques, jugeait le peuple ainsi que devraient le juger iiospoè'tes et nos artistes. Il voulait, par exem* pie , que le spectacle des représentations gratis fût composé des cfaefs>d’œuvre de la scène française. Corneille et Molière en faisaient souvent les honneurs, et l*on a remarqué que jamais leurs pièces ne furent applaudies avec plus de disoernemenl. Le grand homme avait appris de bonne heure , dans les camps et au milieu des troubles révolutionnaires, jusqu'à quel degré d’clévalion peut atteindre l'instinct des masses, babilemenl remuées. On serait tenté de croire que c’est pour satisfaire à cet instinct qu'il a tant fatigué le monde. L'amour que porte à sa mémoire la génération nouvelle, qui ne l’a pas connu , prouve assez combien fèmotion poétique a de pouvoir sur le peuple. Que nos auteurs travaillent donc sérieusement pour cétte fouie si bien préparée à recevoir l’instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle , ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à sou intelligence , plus iis étendront le domaine du génie et de la gloire.

Les jeunes gens, je l’espère, me pardonneront ces réflexions que je ne hasarde ici que pour eux.

Il en est peu qui ne sachent l'intérêt que tous m’inspirent. Combien de fois me suis-je entendu reprocher des applaudissements donnés à leurs plus audacieuses innovations! Pouvais-je ne pas applaudir, même eu blàmaut'uu peu ? Daus mon grenier, à

leur âge . iousle règne dei’abbé Delille, j’aTaÎH moi. même projeté rescalade de bien des barrièrea. Je ne sais qui lle rois me criait ; Non, les Latins et les Grecs même ne doivent pas être des modèles ; ce sont des ilambeaui : saches vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M.de Chateaubriand m’avait arraehé aux lisières des le Batteux et des la Harpe { service que je n’ai jamais oublié.

Je l’avoue pourtant; je n’aurais pas voulu plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard, le plus classique de nos vieux auteurs; je n’aurais pas voulu surtout qu’on tournât le dos a notre siècle d’alTrancliissement, pour ne fouiller qu’au cercueil du moyen âge , à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons aceablaii iit les pauvres serfs, nos aïeux. Peut-être avais-je tort, après tout? C’est lorsqu’à travers l’Atlantique il croyait voguer vers l’Asie, berceau de l’ancien nionde , que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens ! il y a de là raison dans votre audace. Mais puisque vous. avez l’avenir pour vous, montrez un peu moins d’impatience contre la génération qui vous a précédés , et qui marche encore à votre tête par rang d’âge. Elle a été riche aussi en grands talents, et tous sc sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés dont les fruits ne mûriront guère que pour vous. C’est du milieu des combats à mort de la tribune , au bruit des longues et sanglantes batailles, dans les douleurs de l’exil , au pied des échafauds que, par do briUauts et uoin-

breux succès , ils ont entretenu le culte des Uuses , et qu'ils ont dit à la barbarie : Tu n’iras pas plus loin. Et TOUS le sates ; elle ne s’arrête que devant lu gloire.

Quant à moi qui, jusqu’à présent, n*ai eu qii à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu’elle me crie : Arrière, bonhomme! laisse*nous passer. Ce que l'ingrate pourrait faire avant peu. Je sors de la lice pendant que j’ai encore la force de m’en éloigner. Trop souvent au soir de la vie nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l’attendre au lit , dont alors on a si grand besoin. Je me hâte de gagner le mien , quoiqu’il soit un peu dur.

Quoi ! vous neferex plus de chansons? Je ne promets pas cela ; enlendons*nous, de grâce. Je promets de n’en pas publier davantage. Aux joies du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre; bon gré malgré il faut trafiquer de la Muse : le commerce m’ennuie ; je me retire. Mou ambition n’a jamais été à plus d’un morceau de pain pour mes vieux jours: elle est satisfaite, bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse espérer jamais l’honneur d’élre éligible, en dépit de la révolution de Juillet, à qui je n’en veux pas pour cela. A ne faire des cbausous que pour vous, dira-t»on , le dé> goût vous prendra bien vite. Eh! ne puis-je faire autre chose que des couplets pour ma fête? Je n'ai pas renoncé â être utile. Dans la retraite où je vais me confiner , les souvenirs se presseront eu foule. Ce sont les bonnes fortunes d’un vieillard. Moire

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époque, agitée par tant de passions extrêmes, ne transmettra que peu de jugements équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acleiirs ou encomhréles coulisses.

J’ai connu un grand nombre d’hommes qui ont marqué depuis vingt ans; sur presque tous ceux que je dVi pas vus ou que je n’ai fait qu’enlievoii , nia mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Je veux faire une espèce de I)ic< lionnaire historique , où , sous chaque nom de nos notahilités politiques et littéraires jeunes ou vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugements que je me permettrai de porter ou que j'emprunterai aux autorités compétentes. Ce travail peu fatigant, qui ii’exige ni des coiinaissunces pro* fondes , ni le talent de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des erreurs et des calomnies qu’enfante toujours une lutte envenimée ; car ce n’est pas dans un esprit de dénigrement, on le conquit, que j’ai foriiié ce projet. Dans une cinquantaine d’années, ceux qui voudront écrire l’histoire de ces jours féconds en évé* nements ii’auront à consulter , je le crains bien , que des documents entachés de partialité. Les notes que je laisserai à ma mort pourront inspirer quelque coiiflaiice même dans ce qu’elles auront j

de sévère , car je ne prétends pas n’êlre qu’un pa- j

uégyriste. Les historiens savent tant de choses, qu’ils sauront sans doute alors que j’ai eu peu à me plaindre des hommes, même des hommes puissants: que si je n’ai rien été , c’est comme d’autres sont quel-

que chose , je veux dire en me donnant de la peint pour cela; ils n’auront donc pas àme ranger au nom* bre des gens désappointés et chagrina. Ils sauront peut-être aussi que j’ai joui de la réputation d'observateur assez atteiitir, assez exact, assez pénétrant, et qu’enfin je m’en suis toujours plutôt pris à la faiblesse des hommes qn’à leur mauvais vouloir, du mal que j’ai pu voir faire dans mon temps. Dea matériaux recueillis dans cet esprit manquent trop aouvent pour que les historiens à venir ne tirent pas bou parti de ceux que je laisserai. La France un jour pourra m’en savoir gré. Qui sait si ce n'est pas à cet ouvrage de ma vieillesse que mon nom devra de me survivre? Il serait plaisant que la postérité dit : Le judicieux, le grave Béranger! Pourquoi pas?

Mais voici Lien des pages à la suite les unes des autres, sans trop de logique, ni surtout de nécessité. Se douterait-on, à la longueur de celte préfare, que j’ai toujours redouté d’entretenir le public de moi, autrement qu’en chansons? Je crains bien d’avoir abusé étrangement du privilège que donne l’instant des adieux : il me reste pourtant encore une dette de cœur à acquitter.

Au risque d’avoir l’air de solliciter pour mes nouvelles chansons l’indulgence des journaux, mise par moi si souvent à l'épreuve, je dois témoigner ma reconnaissance à leurs rédacteurs, pour l’appui qu’ils m’ont prêté dans mes petites guerres avec le pouvoir. Ceux de mon opinion ont plus d’une fois bravé les ciseaux de la censure et les ongles de 1« main dejustice pour venir à mon aecours dans les

moments périlleux. Nul doute que sans eux on. ne m'eût fait payer plus elièrement la tétnérilé de mes attaques. Je ne suis point de ceux qui oublient les obligations quMs ont à la presse périodicjue.

Je me fais un devoir d'ajouter que niénic les jour* uaux de l’opinion la plus oppo^ée à la mienne, tout en repoussant l’boslililé de mes principes, m*ont paru presque toujours garder la mesure qu’un homme coiiTaincu a droit d’attendre de scs adversaires, surtout quand il ne s’en prend qu a ceux qui sont en position de se venger.

J’attribue cette bienveillance si générale à l’em. pire qu’exerce, en France, le genre au<|ucl je me suis exclusivement livré. Cela seul suHirait pour m’ôter toute envie d’accoler jamais aucun autre litre à celui de chansonnier, qui m'a rendu cher à mes concitoyens.

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