‹ Chansons de chez nousChapitre 9 sur 54 · RUE SUR · texte numérisé non relu

RUE SUR

l’âcre odeur de corne brûlée qui s'exhalait des pieds des chevaux. Le métier donnait peu: les gains du père, joints à ceux: que la mère s'efforçait de se procurer avec son aiguille, ne suffisaient pas à l'entretien de la maisonnée. Les parents décidèrent d’aller querre fortune du côté de la ville. ‘ Théo’, toutefois, ne fut point de cet exode. Confié à la garde dei sa grand'mère et de ses oncles, il vécut d’une famille à l’autre, tantôt en Ille-et-Vilaine, tantôt dans les Côtes-du-Nord, tantôt dans le Morbihan, mangeant le pain des humbles, écoutant leurs propos, partageant leurs songes, D'aucuns de ses oncles: “ avaient navigué ” : leurs récits, aux veillées d'hiver, sous

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le chaume, lui révélèrent la puissante et mystérieuse poésié

de la mer; ils lui dirent ses cruautés et ses magies, ses grandeurs et ses servitudes, les joies héroïques de l'aventure et linfinie tristesse des jours sans soleil dans l’exil des pêches lointaines. Même sortie de ce milieu, l'âme de Botrel en garda lPineffaçable empreinte ; et, lorsqu'il entreprit de donner une voix a ses rêves, ce furent les rustiques impressions de sor enfance qui, d'elles-mêmes, se mirent à chanter en lui.

Il s’est:attaché à les rendre en leur sincérité native, et, Îé plus souvent, il y est parvenu. Ce n'est pas chose aussi aisée qu'on le pourrait croire. Ne trouve pas qui veut des accents capables de toucher l'âme populaire ; beaucoup s’y sont essayés qui n’ont jamais réussi à émouvoir ses fibres profondes. C'est un art, somme toute, qui ne s’apprend pas; deux écueils, principalement, sont à craindre : l'excès de littérature et la platé vulgarité. Comme il y a des finesses qui déconcertent le peuple, il y a des trivialités qui le rebutent, Théodore Botrel a presque toujours su rester simple, sans tomber dans un prosaïsme choquant. Les épisodes de la vie paysanne et de la vie nautique

se déroulent à travers son œuvre comme en une fresque naïve

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qui, pour ne viser point aux grands effets, n’en a pas moins-

son Charme, et, à tout prendre, sa beauté. Tel de ces courtspoèmes, — La Dernière Ecuelle, par exemple, — a des grâces-

- évocatrices; c'est toute une scène de mœurs dans un tableai

de genre : on voit le sabotier, sa hutte faite de branchages, ses outils surannés qu'envahit la rouille d’une industrie morte; et

l’on suit à travers les bourgades la plainte résignée de son fils,

tendant de seuil en seuil, en guise de sébile, l’écuelle de bois qui avait jadis sa place d'honneur au dressoir et dont les générations nouvelles ne veulent plus. Ailleurs, ce sont des mythes d’une étrangeté saisissante, comme la Légende du Rouet, ou. d'une ingénieuse fantaisie, comme le Petit Grégoire ou La Ballade de la Vilaine. Pour tout dire, il n’est pas une de ces chansons qui ne respire, à quelque degré, la fraîcheur des

choses primitives.

Il en est qui réalisent, avec un rare bonheur, l'idéal du genre. Relisez le Vœu à Saint- Yves, et vous conviendrez que

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c'est, à sa manière, une perfection. Je considère, quant à moi, cette pièce comme la perle du recueil. On n’a pas tous les matins de ces trouvailles, évidemment; mais celle-ci en est incontestablement une, et le chansonnier capable de pareilles rencontres vaut que, dans le clan des poètes, on fasse de lui quelque état. — Le jour où vous avez composé cette exquise bluette, enfantine et vieillotte tout ensemble, et d’une forme si sobre, et d’un accent si profond, ce jour-là, mon cher Botrel, 7ous étiez mieux qu’un assembleur de sons et de rimes, vous «tiez l'écho même de votre race, et lé souffle ingénu de nos antiques aèdes palpitait en vous. Je veux transcrire ici l'éloge que je vous en fis naguère, si je ne me trompe, de vive voix : « Quand vous me chantez cette complainte, vous disais-je, Je crois entendre ‘les vieilles fileuses d'automne, en Bretagne, psalmodiant sur un ton de prière les douces cantilènes du passé. » Dans ma bouche, vous le savez, ce n'étaient point là des paroles : quelconques !.…

-: L'âme bretonne, Théodore Botrel ne connut d'elle tout d'abord que le peu qui en a survécu dans la vieille région dinannaise, devenue depuis des siècles française de mœurs et de langage. Il jugea que, pour avoir droit de se dire « chansonnier breton », il était tenu d’entrer en contact plus direct avec elle; -€t; prenant son bâton de route, il s’achemina vers l’ouest, résolu: de l'aller chercher, dans les hameaux infréquentés où elle se dérobe, jusqu'aux extrêmes confins de l’Armorique. Un

été, je le trouvai installé au Port-Blanc, sur la côte trégorroise, vivant, ou peu s’en faut, de la vie des pêcheurs de ce canton sauvage, et, surtout, les regardant, les écoutant vivre. Ce séjour en pleine terre celtique lui fut une véritable révélation. Tout l’enchantait, l’exaltait, l’enivrait ; tout lui étut un sujet de délices, le ciel et la mer, les êtres et les choses. 11 avait enfin découvert la patrie que lui peignaient ses premiers rêves cet la race d'hommes à laquelle il s'était toujours flatté d'appartenir.

La langue même, quoiqu'il ne l’entendit point, sonnait à ses

oreilles avec la douceur caressante d’un idiôme familier. A acheva de se bretonniser, si j'ose dire, et ses compositions revêtirent par là même un caractère plus franchement, plus

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? protondément local. Dans Za Fanchelle, — pour ne iter * qu'une de ses chansons CL. plus répandues, — tout est du plus “ pur sentiment breton. La voilà bien, l’éternelle aventure de cœur qu'avant Botrel, dans leurs sônes plaintives, nos bardes rustiques ont célébrée à l’envi! Le « gâs » au débarquer d’une campagne dans les mers lointaines, heurte à la fenêtre de sa bien-aimée, de sa « douce ». Hélas! c’est pour apprendre qu’elle ne l'a point attendu, qu’elle est partie, au bras d’un « monsieur » pour les villes de débauche ct de damnation. Alors, dans cette âme violente et passionnée de Celte, un ouragan terrible se déchaîne. Ah! s’il la pouvait tenir, la menteuse, l'infidèle, s’il la pouvait tenir là, dans ses durs poings de géant, tannés par toutes les bises, avec quelle joie féroce il broierait ses membres si fins, avec quelle volupté de massacre et de meurtre il imprimerait dans sa gorge délicate les clous de ses talons ferrés!... Mais non: qu'elie apparaisse en ce moment même, et c'est lui qui s’humiliera devant celle, c’est lui qui lui « demandera pardon!» Toute la psychologie sentimentale du marin breton est fixée en ces quelques strophes. Botrel a vu avec justesse et rendu avec force ce qu'il y a d'excessif dans ces natures véhémentes, de passion si fougucuse et de volonté si instable, capables des pires brutalités comm des plus exquises tendresses, et qui oscillent, en moins de rien, de l'extrémce révolte à l'extrême docilité.

Il faut croire que les Bretons se sont reconnus dans limage que Botrel a tracée d'eux, car ils ont fait à ses chansons Paccucil le plus chaleureux ct le plus flatteur. J'ai gardé, de certaine séance au Port-Blanc, un souvenir particulièrement significatif : Botrel avuit annoncé qu'il chanterait pour les pêcheurs et leurs familles ; ils vinrent par tribus entières, hommes, femmes, cufants, au rendez-vous qui était une salle d'auberec, éclairée par quelques lumignons de suif, les fenêtres ouverte. sur la nuit où grondait en sourdine l'immense bruit d'orgues de la mer. Il y avait là des faces singulières, racornies parles. froids hyperboréens ou dorées par le solcil des tropiques. Les femmes, seules, étaient assises, les mains en croix sous leur tablier. Tout ce monde, accouru bien avant l'heure,

attendait avec une sorte de recueillement avide. Le chanteur prit place; il n'eut pas plus tôt entonné la Paimpolaise que, d'un élan spontané, irréfléchi, l'assemblée lui fit chorus, en un formidable crescendo de voix rauques ou nasillardes, pareil au fracas de la marée montante dans les rochers. Et il en fut de même pour la plupart des morceaux qui suivirent: Æ£es Terr’-Neuvas, Les Châtaignes, Noël à Bord, Le Tailleur de Granit, Mon Pen-bas, Le Retour du Gâs, Les Tout-Petits, Le Forban, etc. etc... Botrel put constater, ce soir-là, à quel point ses chants étaient devenus familiers aux populations de cette côte. Leur fortune, depuis lors, s’est étendue presque à tout le pays breton. Des musiciens nomades, les vont colportant de foire en foire, de Pardons en Assemblées, aux sons d’infatigables violons, accordéons ou harmoniums. Dernière-

ment, J'ai rencontré l’un d’eux, à Carhaix, qui les débitait à .

un auditoire de montagnards vêtus de peaux de biques, au pied de la statue de La Tour d'Auvergne dont le visage de bronze ne s’en montrait pas autrement scandalisé.

De son vivant, peut-être, le premier grenadier de France, qui fut aussi le tenant le plus obstiné de la langue bretonne, eût témoigné d’une humeur moins tolérante et contracté ses larges sourcils : « Que nous veulent donc ces chansons dé Paris? » eût-il dit, le front mécontent; « n'avons-nous pas nos gwerzes et nos sûres, jaillies des entrailles profondes de notre race et en qui le meilleur d’elle s’est exprimé? Les Bretons d'aujourd'hui songeruient-ils donc à répudier l'héritage de leurs pères? Les temps annoncés par Merlin sont-1ls aonc venus, que nous nous détournons de nos bardes nationaux pour prêter l'oreille à des accents étrangers? Le noble parler cimmérien, vainqueur de tant de siècles, ne sonne-t-il plus aux plages de l’Armorique et dans les terres hautes des monts d’'Arrée? » À quoi Botrel, le plus respectueusement du monde, eût répondu: « Ce n’est point notre faute, à chef vénérable, si les bardes que tu aimas n’ont point laissé de successeurs; et nous ne sommes pas responsables non plus si les Conditions nouvelles ont bouleversé les anciens usages. Le mal est même plus profond que tu ne crois. Ce n’est pas la langue seulement

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L | 15 quirest menacée, c'est toute l’âme bretonne qui est atteinte. Cette fleur de sentiment, qui fut si parure et qui, à sonheure, embauma le monde, elle est sur le point de se faner, de se tlétrir au contact d’une civilisation matérialiste et désenchantée. Nous sommes à plusieurs qui nous eflorçons d'en recueillir du moins le parfum, d’en sublimer dans nos chants la goutte de pure essence. Les rcfrains vulgaires envahissent la terre des saints, rapportés des casernes par les conscrits ou semés au passage par les commis-voyageurs. A ces plates et déprimantes compositions j'ai tâché, dans la mesure de mon humble pouvoir, d'en substituer d’autres qui fleurassent l'odeur de nos genêts et continssent un peu de la poésie de notre sol. En quoi faisant, loin d’avoir démérité de la Bretagne, je pense l'avoir servie. »

Ainsi penseront également, j'en suis convaincu, tous les

. Bretons qui liront ce livre où Botrel a noué les meilleurs épis de sa gerbe.

Je m'en voudrais de terminer sans dire un mot des illustrations qui accompagnent le texte ; elles sontl'œuvre d’un artiste finistérien, Eugène-Hervé Vincent, qui a la conscience probe des hommes de son pays. J’ai vu s'esquisser, en quelque sorte

au jour de jour, chacun de ces dessins : il n’en est pas un qui

n'ait été copié sur place, en pleine nature armoricaine. Si je n'ai point à juger ici de leur valeur esthétique, je puis rendre témoignage de leur sincérité. Ils évoquent pour moi des visions réelles d’intérieurs, de sites, de figures humaines, dont les aspects, les traits, les noms même me sont connus; mais ils sont surtout le vivant commentaire du recueil. Des vers simples et sains, une musique appropriée et de fines «images », trois raisons pour le peuple de goûter, de savourer un livre qui, d’ailleurs, lui est spécialement dédié.

Stang-ar-c'hoat, en Kerfeutun, 10 Novembre 1897.

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