DE CE TEMPS
A PARIS Rue S. Jean de Beauvais, devant les escholes de Décret
ln-8' i.
Gaultier Garguille au Lecteur
Salut
n habile homme serait bien empesché d^ac^ corder les diverses opinions de tous les Almanaqueurs^ ou Almana-manteurs, de ce temps , qui sont tous aussi ignorans
I. Bien que le nom de Gaultier Garguille ne figure pas sur Gaultier Garguille, ^
IJO At>PENDICE.
en cette science que Gaultier Guarguille : car qui leur a dit ce qui se fait aux deux? S'ils disent la vérité, il les faut pendre, car ils sont sorciers; s'ils mentent , pourquoy les croiras-tu NI y a long temps que je donne gage à plus de mil officiers du cheval de vronze et peripateticiens du Pont Neuf, et c'est tout ce que je peux faire que d'apprendre les ma-quignonages et volleries qui sont desjà passées à
le titre de cette pièce, nous croyons devoir la donner ici, à cause du rôle qu'y joue notre farceur. Des Lauriers, ou du Laurier, dit BruscambUle , étoit un de ses confrères de l'hôtel de Bourgogne, comme lui jouant et composant, ou du moins signant volontiers de son sobriquet les fantaisies , pensées ingénieuses , plaisantes imaginations, plaisans paradoxes, qu'il plaisoit aux auteurs de lui prêter. On peut en voir la liste complète dans le Catalogue Soleinne^ t. i, p. 206-207, et !•' Supplément y t. i, p. 34, 35. Quelquefois, et cela donneroit à penser qu'il peut en être réellement l'auteur, il signoit ces facéties des initiales de son nom. On lit alors au-dessous du titre : par le S. D. L. (le sieur Des Lauriers), Champ. (Champenois). C'est par là seulement qu'on a su dans quelle province il étoit né. Sur V Original sans copie, on trouve par M. B. C. R., ce qui signifie Bruscambille, comédien royal. Il étoit en effet de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, alors la seule troupe royale. Les frères Parfaict, copiés par De Mouhy dans ses Tablettes dramatiques, p. 58, disent qu'il débuta sur les tréteaux de Jean Farine , l'opérateur, et ses œuvres , qui ne sont après tout que des tabarinades, rendent la chose fort vraisemblable. C'est à Toulouse, vers i $98, qu'il auroit fait ses premières armes de comédien; puis en 1606 il seroit venu à Paris, à l'Hôtel, et y seroit resté jusque vers 1634. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne figure pas en 1629 parmi les comédiens de l'hôtel de Bourgogne signataires ae la requête au roy contre les confrères de la Passion, et cela donneroit k penser ou qu'il n'étoit pas un des principaux de la compagnie , ou que déjà il n'en faisoit plus partie. Je ne le trouve guère cité, comme acteur de l'hôtel de Bourgogne, que par D'Esternod, l* Espadon satyrique, édit. de Cologne, 1680,. in-ï2, p. 25 ; il l'appelle Bruscambille.
Appendice. iji
Paris; et ces messieurs qui voyent les astres et les planettes auprès de leurs astres en faisant les verres et les planets voudroient prophétiser les choses advenir; et font bien^ car il leur en vient de l^argent en la bourse. Cestpourquoy ne vous estonnéspas si je m'en mesle, car c'est pour attraper le vostre. Adieu,
Dieu sur tout.
Les Prédictions crotesques du docteur Bruscambille,
pour l'an 1619.
lusieurs de mes plus £amillers m'ayant aussi intimement pressé que je suis leur intime amy de faire dissoudre dans l'alambic de mon cerveau, par le feu de mes subtiles et graves conceptions, tous ks astres et planettes du ciel , pour avoir une eau par la quelle l'on peut juger des choses advenir^ A la requeste principalement du plus fidel serviteur et maquereau de la femme de très honorable et discrette personne Gaultier Guarguille, le ^os Guillaume ; du seigneur Turlupin , supenntendant et contrôleur des secrétaires de U Samaritaine; de M. de La Fontaine, grand médecin et très-fidel scrutateur de la nature la plus occulte des femmes, mine d'où la chère espouse dudit Gaultier Garguille, dame Perine , tire tout l'or qui soustient et alimente sa maison ;
Bref, de tous ceux qui pénètrent jusques au plus profond de la bouteille , et qui învestigent
les coings et recoings les plus secrètes de toutes les caves de Paris , pour mesmes jusques dans les entrailles de leur mère rechercher les secrets de la dame nature, qui est le vin, secret des secrets , docteur des docteurs, prophète des prophètes , qui mesme contraina les plus menteurs à dire la vérité, messer le vin, capable de rendre un homme le plus heureux du monde, luy ostant toute sorte de soins ; capable aussi de miner les maisons les mieux estaolies, quand les fondemens seroient de double ducats; messer le vin, amateur de noblesse, qui ne veut estre beu que dans les vers forgez de la main des gentil-hommes d'Italie «;
Enfin toutes ces raisons et plusieurs autres venant frapper à la porte de mon oreille et tirant la clochette des riches imaginations de mon cerveau, recueillant les esprits supematurels qui habitent en moy,
J'ay recherché dans tous les boursillons de
I . Allusion aux titres de noblesse dont jouissoient les verriers. M. L. de Laborde, dans sa Notice des imaux, 2* partie, Glossaire y p. 5^7-538, explique fort bien comment il se fait qu'on donne ici à ces nobles verriers le nom de gentilshommes d'Italie : « Les verriers, dit-il, avoient des prétentions à la noblesse, et elles étoient fondées. Cette noblesse remontoit aux grands privilèges et à Testime toute particulière que le sénat de Venise accorda aux artistes de Murano, dès le XII le siècle. Les rois de France se montrèrent aussi
Sénéreux que ces orgueilleux patriciens : ceux-ci donnoient e la noblesse aux verriers pour conserver à Venise le monopole de la verrerie ; ceux-là durent faire les mêmes concessions pour le leur arracher. » Saint-Amant n'avoit qu'une de ces noblesses de fabrique (Voy. l'excellente notice de M. Ch. Livet, en tète de ses Œuvres, édit. elzev., t. i, p. viij, et pour quelques nobles de même origine, voir les Amikités littéraires de l'abbé Chomel, t. 1, p. 185.
Appendice. ijj
mon escarcelle , dans tous les plis et replis de mon haut de chausse (dont la généalogie seroit longue à raconter), pour faire sortir tout ce que depuis beaucoup d'années j'avois apris , tant de science en France que de charlatannerie en Italie , pour prophétiser les choses advenir, dont voicy la teneur :
Bruscambilles, grand chroniqueur, ayant passé son jeune aage à l'estude des bonnes lettres soubs le toia de sa maison, et premier escolier du grand Comutus, dans lequel Aristote, maistre Guillaume, Platon, sieur Pantalon, Cice et le sei^eur Horacio , ses devanciers , ont caché la qumtessace de toute leur doctrine ;
Après s'estre meurement enmiis de la volonté des démons qui régiront le ciel et tous les cerveaux melancnoliques en l'an 1619, a de sa gorge, faite pour toutes sortes de bons discours, suivant l'inspiration de Penne , prononcé telles paroles :
Janvier.
Et premièrement, pour le mois de janvier, te soleil , qui en son aspect faict la moue à nostrt horison, nous advertit qu'il fera meilleur se chauffer que se noyer.
Puis en la quatriesme maison je voy Venus qui faict les doux yeux à Mars , oui nous predict que les filles , à cause de la froidure , aymeront mieux coucher avec des garçons que des glaçons. Et quand aux catheres et hydropisies de neufmois qui pourroient arriver, les vertugadins
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serviront de remèdes > ; et en tout cas, quand cela se viendroit à descouvrir, un peu de savon du vieux temps et d'oubliance pourront oster les taches de leur honneur.
Le vin d'Espace, vin bourru, vin parochimen, perdix, pnaisants, ramiers , biscuits et pistaches seront saines pour rechauffer l'estomac.
Dieu sur tout.
Febvrier.
Jupiter, qui en ce mois fait couvrir la rivière de glaçons , forte muraille pour empescher que Venus n'y vienne le trouver, paillardant soubs les eaux, vous advertit que le bled, le vin, le porc, ne vous nuyra point.
Le bois sera de recherche, les pistoles seront fort rares , à cause que la rivière ne sera point marchande.
Faictes provision des raisins de Damas, figues, avelines et pruneaux, car Caresme-Prenant vous prendra bientost.
Dieu sur tout.
I. Aussi appeloit-on les vertugadins , ou vertugaUs, des cache-bâtards : «Ces vertugales, dit Prosper Marchand, dans ses notes de la Minippie, t. 2, p. 388 , avoient été inventées par les courtisanes pour cacher leurs grossesses; aussi, (juand on commença d'en porter, on reconnut bien les mauvais effets qui pouvoient en résulter. C'est dans ce sens qu'un cordelier, prêchant à Paris, dit que les femmes en prenant des vertugales avoient quitté la vertu , mais que la gaie leur en estoit demeurée. » {Apologie pour Hérodote, !'• édit., p. 206.)
Mars.
En ce mois , le soleil commençant à Remonter sur nostre orizon,pour mieux m'enquester des choses advenir de luy, qui sçavoit tout ce qui s'est passé aux Antipodes, je monte sur ma monture ordinaire ^ et là considérant tous les astres avec ma lanterne , je trouve que Thyver n'est passé , mais qu'il passera.
Au reste , mauvais temps pour ceux qui s'amusent à lire mon Almanach, pour ce que en ce mois toutes bestes seront de prise, tant sur mer que sur terre ; mauvais temps pour les poissons, car on les tourmentera fort. Mais j'apperçoy que la consolation , ^ui ayans esgard à la pauvreté des poissons, imitans les catnoliaues aux gros grains , aymeront mieux manger aes cocqs , des veaux et des bœufs, que les pauvres bestes maigres ; mais malheur pour eux de manger leurs semblables , car les cornes leur en demeureront.
Faictes provision de vin blanc : les huistres seront à bon marché.
Dieu sur tout.
Avril,
Messieurs de Paris, resjouyssez vous : bonne année de maquereaux ! Vous n'avez pas tant de mal à contenter vos femmes en ce moys. Plusieurs achepteront des macquereaux bien chers, afin de les manger, et n'appercevront pas tant
i}6 Appendice.
de macquerelles tous les jours auprès de leurs femmes.
Carre la corne!
Venus, entrant dans la maison de Mars avec le trine aspect de Vulcain , nous faict voir que beaucoup de Parisiennes iront à Montmartre < pour faire leurs maris martirs. Faites provision de bonnes armes, car les cornes seront dangereuses.
Dieu sur tout,
May.
Le trine aspect de Mercure ne nous promet rien de bon pour les jaloux , s'ils ne prennent un peu d'essence decocage pour guérir leur maladie.
que le Pré aux Clercs nous fera gaigner d'argent cest hyver » ! Que de subjetcs de farces guarguillesques ! pauvre carogne de Perine!
que tu représenteras , ce Caresme-Prenant , de bonnes, nobles et fines putains de bourgeoises, au reste femmes de bien , qui , pour divertir leur
1 . Jusqu'à ce que tout le quartier qui s'étend du boulevard à la barrière des Martyrs eut été bâti, les rendez-vous à la sourdine furent très-fréquens dans les jardins des maraîchers qui s'étendoient derrière la Grange-Batelière, et dans les plâtrières situées sur le versant de la butte. Voyez, pour une aventure de ce genre , VArt de plumer la poule sans crier, Coloçne , 1 7 1 o , in-i 2, p. 67.
2. Depuis le temps de François 1er c'étoit un rendez-vous d'amourettes. Voyez, dans la Bibliothlque des romans, septembre 1779, ç. 123, l'analyse du roman de Jean Morel, l'Ame toujours impassible, etc. (1 $$8). Sous Louis XIII, on y alloit surtout s'ébattre dans les allies de la reine Marguerite. Voyez nos Variétés historiques et littéraires, 1. 1 , p. 207, 2 19.
Appemdice. i}7
mal de fesse , iront chercher un restaurant sur l'herbe verte de la GrenouîUière * !
Combien de pèlerines iront chercher de bourdons ! C'est folie d'eslever boutique ce moys icy : il faict bon travailler chez les maistres ou sur leis maistresses.
Dieu sur tout.
Juin.
Juppiter, regardant de costé la maison de Junon , nous prédit que beaucoup de femmes reviendront de voir le feu de la S. Jean plus lourdes qu'auparavant. On dit que les cocus sont au bois, mais faites force tresbuchez : il y aura grande quantité de cocus à la Grève.
Dieu sur tout.
Juillet.
La rivière portera plus de macquereaux et de cocus (miracle si les oyseaux nagent ! ) que de pucelles : 6 le bon temps !
Dieu sur tout.
I . On sait que c'est aujourd'hui le quai d'Orçay. Jusqu'à l'époque de Vadé, qui en a chanté les délices, ce fut un village de guinguettes, où Ton alloit se griser après s'être ébattu sur la plage , que charmoit le chant des grenouilles. La comédie d^Alison, 1637, in-12, se passe à la Grenouillère. L'tle Macquertllt , ou des Cygnes, qui se trouvoit tout près, étoit un lieu de plaisir du même genre. Entre autre cabarets, on y voyoit Vécu de France, dont l'antique façade, encore existante à l'heure qu'il est dans la cour d'un chantier qui a gardé le même nom , servit à Eugène Isabey pour son tableau si connu.
138 Appendice.