L'OMBRE
Ils ont tant d'autres diversitez que jusques à présent ils n'y ont pas songé ; et aussy qu'ils sont du tout portez de curiosité de sçavoir les nouvelles qu'apportent tous les jours un nombre infini de capitaines, d'officiers et soldats des armées impériales et espagnoles en ces lieux; lesquels , encore qu'ils ayent payé le tribut à nature, ne laissent que, lorsqu'ils aperçoivent le roy de Suède' de trois lieues près, que ce n'estoit que nos frontières sont bien gardées, ils nous feroient bientost banqueroute.
allusion ici, donna Heu à la pièce qui précède celle-ci. Quant à la mort funeste du gai compère de Mondor, on peut lire ce qu'en raconte Daniel Martin , au chap. 24 ou Parle' ment nouveau ,1697, in-8 .
I. Gustave-Adolphe, tué à Lutzen, étoit depuis deux ans dans le royaume des morts.
Appendice. 17}
Or, pour revenir à ce que tu me dis , que tu t'estonne que ces grands personnages ne se font représenter quelques belles pièces, tu sauras que Théophile, pour entrer en leur faveur, a promis de leur disposer la plus belle pièce quy aye jamais esté jouée.
Le Gros Guillaume.
Je n'estime pas que Théophile , bien qu'il soit un très-excellent poëte, qu'il puisse faire une pièce plus excellente que nombre que nous avons entre nos mains, et des quelles par courtoisie nous leur pourrions envoyer par lettres de change quelques coppies, avec maistre Georges pour décorer leur théâtre.
L'Ombre.
Cher amy, dès après comme dès lors, nous te remercions, et aussi toute ceste illustre trouppe royalle. La pièce que nous faict espérer Théophile est toute autre que celles que vous nous sauriez envoyer. Son dessein est le plus haut et le plus moral quy aye jamais esté représenté sur le grand théâtre du monde, en laquelle toutes sortes de personnes pourront représenter eurs personnages.
Le Gros Guillaume.
Si tu sçay cest excellent dessein, je te prie de nous tant obliger que de nous en dire quelque chose , à celle fin que par ton moyen nous puissions du moins la faire imiter, cependant ue nous avons bon nombre d'autheurs qui ont grâce à Dieu) le loisir de travailler.
174 Appendice.
L'Ombre.
Pour l'amour de ceste célèbre trouppe et du maistre à qui elle appartient (auquel je suis im* mortellement obligé), je te donne advis que le dessein de Théophile est de représenter le monde et toutes ses piperies, qui oste le sens aux mor* tels , et les mortels sont si imprudens qu'ils se laissent toujours piper par ses charmes et ses présentes délices, par les quelles ils sont si bien séduits, qu'ils perdent la mémoire de tout, ne pouvant ouvrir les yeux pour voir le malheur des autres ny leur propre danger. Et veut Théophile , dit-on^ desdier ceste pièce à son bon amy.
Le Gros Guillaume.
Il faut que je confesse que la vérité est que jamais je n'ay ouy parler d'un sujet ^i haut et si moral, et sur lequel il y aura matière de bien faire; et, n'en déplaise à toutes celles que faict imprimer la librairie du Palais, pas une n'en approche; il ne luy faudroit qu'une semblable pièce pour le fsdre aller establir dans la plus apparente boutique de la rue Sainct-Jacques, et, avec le temps , les moyens de le faire aller en carosse.
Continuant donc à obliger nostre compagnie de tes célèbres advis, dis-moy, je te prie, lorsqu'il nous faudra rendre à César ce ^uy est à César, et à la nature ce quy luy appartient, ainsi sont les ordonnances de Dieu , espères-tu que le viel nautonnier Caron nous soit favorable, et qu'il observe le privilège que tu m'as dit estre enregistré sur son papier ; et, de plus, que, lorsque
Appendice. 17^
nous aurons passé sa barque, tu estimes que notre compagnie sera la bien-reçuè au pays de par là^
L'Ombre.
Pour ce qui est de Caron , je ne puis t'asseurer de son inconstante humeur; il semble à la lune y et ne sçay encore s'il n'est point de la
Erovince de Normandie ^ car il est bien varia- ICi et aussy comme tu sçays qu'aux gens de bois et de rivières il ne s'y faut confier que de bonne sorte; mais pour ce quy est d'estre les bien receuz aux Champs-Elysées , voire » dis-je» révéré, honoré comme des demy-dieux, d'un nombre infini d'honorables personnes, qui ne sauront si-tost le despart de l'un de vous autres , chacun selon son rang , ne viennent de tous costez sur les rives du fleuve, ayant tous des chapeaux de fleurs en main pour vous couronner de la gloire que vous aurez emportée de ce monde. Et me semble (si je ne me trompe) que nostre bon amy Tabarin m'a dit que Cicéron avec son éloquence étoit de tout temps délégué
S)Our feire les harangues à ceux de nostre proèssion ; ce que luy veut compediter le mignart Desportes , alléguant (sans toutes fois nous of* fencer) que bien que nous autres sommes les omemens de la langue françoise, que la plus grande part ont ceste perfection naturelle sans avoir cognoissance de la langue latine ; auquel différent est entretenu Bruscambille, quy dit que par préférence à tous autres l'honneur luy appartient, n'ayant personne dans les Champs- Elysées quy soit capable comme il est pour ce faire, et aussi que c'est une chose que de tout
176 Appendice.
temps il a pratiqué parmy nous. Bref, je ne te saurois dire davantage, que les fourriers sont à toutes heures pretz pour vous marc[uer des logis selon vos mentes et les rangs qui vous appartiennent.
Le gros Guillaume.
Tu me remets un peu de la grande peine en laquelle mes pensées estoient portées; mais je te prie, pour les dernières choses que maintenant je te puis prier, de dire à ces messieurs les fourriers qu'ils ne se mettent point tant en peine pour nous y d'autant que je ne sçache de nostre compagnie quy soient pretz de leur avoir de l'obligation, Quoa differtur non offertur. Il sera aussi bien à propos d'icy à une trentaine d'années qu'à présent ; et puis nous frustrions l'espérance qu'a te public de nous à ses jours gras , si nous les quittions ces jours gras si promptement.
L'Ombre.
Pour la dernière chose que je te puis dire à présent, c'est que, comme l'neure de nostre depart, est incertaine, laquelle ne dépend pas de nostre volonté , nonobstant toutes les remonstrances que vous nous saurez alléguer pour les interestsdu public, lorsqu'un chacun de vous se sentira prest de ployer ou plier ses auilles, ne manquent pas d'en envoyer un petit aavis à nostre maître Valleran , lequel , comme chef de la trooppe, donnera ordre que nous ne soyons point surpris à vous rendre les honneurs et les debvoirs que nous vous devons. Adieu.
Fin.
LA RENCONTRE
GAUTIER GARGUILLE