‹ Chansons de Gaultier Garguille [pseud]Chapitre 2 sur 137 · AU THÉÂTRE AVANT · texte numérisé non relu

AU THÉÂTRE AVANT

.1 existe au Théâtre-François, dans le foyer des comédiens, un ancien tableair qui m'avoit toujours semblé d'un trèsgrand prix au point de vue de l'histoire du théâtre, mais dont la valeur s'est encore accrue pour moi d'une façon toute particulière à mesure que je me suis avancé dans ce travail.

Ce tableau, peint sur bois, provient de la col- \ lection du cardinal de Luynes. C'est un pré- \ sent que M. Lomé, de Sens ', fit à la Comédie l françoise en 1 844, par l'entremise de M . Régnier, 1 l'un de ses sociétaires les plus distingués. Le ta- / bleau porte cette inscription , écrite en lettres d'or, avec l'orthographe du temps, sur la partie supérieure du panneau : Farceurs François et Italiens, DEPUIS SOIXANTE ANS. PEINT EN 167I.

Tous les maîtres de la Farce au XVI le siècle s'y trouvent çn effet, avec le costume et dans l'action de leur emploi. Afin qu'on ne se méprenne pas sur les personnages, le nom de chacun est écrit à ses pieds. Voici les Italiens d'abord : Briguella , Scaramouche , le Docteur, Pantalon , Arlequin ,

I . On lui donna , pour Ten remercier, ses entrées à vie ; il mourut six mois après.

•sii -

vj La Farce et la Chanson

Mezaflini ; puis ks Frasçsis : le Matasiere, Turfai-

I piii; Gros-Guillaume, GauMer Garguille, Guillot

I Gorju, Jodelet, Gros-René. Mais ce n'est pas t0Ut«

/ et ceci même estlepiustînineiBL^ciniioiisapfia-

^ roît encore dans un coin de Tintéressante page et

Lsur le premier plan ? Molière ; oui, Molière luimême, avec ces faiteurs; MûGère , i;[ui semble i jouer un rôle en leur compagnie, et à qui, sur ce 1 plain pied de l'égalité bouffonne , on n'a fait ;' grâce que de deux choses : le nom de guerre et ; le costume. Il n'est ici désigné ni par le sobriquet. I de Miïscarille, Jiimr celuideSganareIle,£[ùi{iineo]! ; ses deux noms de farce, comme on sait; il lue ; porte ni la mandîlk de l'un, ni le large pour- . point de l'autre; H .est nommé Molière, et il .est vêtu comme il devoit l'être à la ville au temps, de sa jeunesse. C'est par là seulement, je le xi-! pète, qu^l diffère des autres bouffons dont il est ici le camarade; pour le reste, on voit par Ja manière dont on le jEait figurer avec eux qu'xm , le tient bel et bien pour leur pareil.

"^ De son temps, en effet, il ne passoît point pour autre chose, et, si les autres preuves man- \quoient^ sa présence sur ce tableau seroitw isufiîsant témoignage de l'c^inion que ses com^. imencemens au théâtre et ses premières pièces, ^voient donnée de lui, et que ses œuvres plus jsérieuses ne purent parvenir à effacer. Pour but le monde, en son temps, Molière £it donc,, encore une fois, un farceur. Ses ennemis lui en firent un crime ; ses amis, je dis les plus sévères, j et Boileau e st du nom bre, lelujjeprûchèrentsou- ^ent : lui sëuT p'^trryggîl^p asril avoît une sorte <i'attection native pour ce vieux genre si bien frantçois, et il l'aimoit d'autant plus qu'il sentoit que le

AtJ TftÉA'TRE AVANT \666. ^

\tai ihiît chi terrctff . Quoi cftfè ^t «dh^ ©**► leau, C|uî y eût pem*etré ()aYâôWié d'écrtiffedéS f^PCès, s^il€Ût $u de quelque fâijcm certàSïrè tftiè Térence aVôît côrtimeftèé par composer d^ Atdlâtieis, JattiâHs Molière ftè partagea sés 46* dalns délicas. 11 ^emcSt qu'il y àuroit eu là tfé sfà part uffé ^ôrtè d'ingratitude. Ne deVôît^l pttè à la "Parce ^es premiers stfccès en prôvîncfe? Bieh mieux que tout le f épertoiîe Soi-aîsatlt dfr^ rtêux •qTl'S! fen «voit rapporté dans iès bàgàgeS, ne lui àvKMt-elle pa(s Valu, de ïa ville et de la coUt. le bon accueil que tout d'abôf d on lui avoît M à Parfef II testa donc ïidète à tetté affection dé ses commencemens ; même au Mieu éé ^ gloire ta plus sérieuse, il n'oublia pas là vielle tradition bouffonne de soft passé , fet il y revîïft comme à-imè distraction chérie, comme à tirt délassement qtfil séntoit nécessaire pouf sdtl esprit et pOtrr celui du pfublic. Après le MisOrt^ éropè, Û donna lé Wdecin ràalgté lui, non pâfti,

comme on l*à dit, parce oue llnsuceèi du cnëfd*oeuvfe Pa voit fercé de Cherchât isôft salut dafti la force , mais parct qu'après cet ^efltort sétteu:*, aï^rès cette «uvfè à là sublime fristeisSt où de" bôfdoit toute Tamertûme de se* ttragrinis, il teî foUoit l^oppositiôh de là satifé amusante iet dli rtf e éclatant ; parée que le public aussi , té pj*blic oarisîen, qu^<>n rt'avoit paii eiTcofe désliabî»* tué de la gaieté au théâtre, et dont son esprit devînok tous tes instincts, f éclamoît de même té joyeux Contraste. ÀÇfès l^Àvàtè, cette œùVi*ê »op proftmdémefftt humaifte pour n'être pàê triste, Moli^e donftâ les fifnfbefièi àt Scàm) * îçrèS les fmttiitt tàvàms, autre comédie d'iill

viij La Farce et la Chanson

sérieux trop essentiellement littéraire pour être comprise du public tout entier^ il joua te Malade imaginaire y de même qu'après V École des femmes étoit venu le Mariage forcé y et Georges Dandin après Tartuffe. Ainsi toujours alternant, ainsi toujours tirant de lui-même sa propre distraction ; ainsi faisant toujours succéder à la grande comédie en vers la pièce plus modeste c]ue sa forme en prose auroit suffi pour faire considérer comme une farce, il atteignit la fin de sa vie et de son œuvre, toutes deux si bien remplies et trop courtes. Il avoit commencé par une farce, et c'est par une farce qu'il finit; aussi le nom de bouffon, c[ui l'avoit suivi toute sa vie et qu'il n'avoit jamais récusé , lui survécut-il longtemps.

Ses ennemis, je vous l'ai dit, s'en faisoient une arme pour saper sa gloire, et ses amis ne le répétoient qu'en rougissant. Les uns et les autres avoient tort, à mon sens. C^est par cette fidélité pour le genre dont on s'amusoit à la cour, mais qu'on dénigroit pédantesquement après avoir n ; c'est par cet amour soutenu de la franche gaieté et du rire populaire, qui lui rendoient si précieux, dans sa cnambre d'étude, les applaudissemens de la bonne La Forest, comme au tnéâtre les applaudissemens des gens du parterre et du paradis; c'est par cette prédilection pour l'action comique, pour l'effet de scène, pour l'observation prise sur le fait dans la vie et aussitôt transportée sur le théâtre; c'est par son goût naturel pour toutes ces choses, parties essentielles de la larce, qui rendent plus vivante à la scène la réalité aes ridicules saisis dans le monde, que Molière sut se maintenir, avec une verve de vérité si franche, dans la veine d'originalité à la-

AU Théâtre avant 1660. ix

quelle il doit peut-être ses qualités les plus incomparabtes«

Quand il commença le théâtre, il avoit d'un côtéle genre faux, mais florissant, de la tragicomédie, et de l'autre, la Farce, genre vrai, mais tombé , que le public de Paris, après l'avoir adoré avec Gros-Guillaume et Gaultier Garguille, avoit cru devoir abandonner par bon ton, et qui, ces farceurs étant morts, s'étoit, tout honteux, exilé dans les provinces. Molière, comme nous le verrons, l'y retrouva, et ne craignit pas de l'en rapporter. L'autre genre, la tragi-comédie, l'attendoit à Paris, et tenta de le séduire. Il céda presque, tant il est vrai aue les esprits ardens sont faciles à se laisser solliciter par tout ce qui peut leur sembler un glorieux exercice ; tant il est vrai que l'on recherche toujours le plus volontiers ce qui vous est contraire. ' Molière fit Don Garde de Navarre. Par bonheur ce fut une chute; elle suffit pour lui faire com-

{)rendre que son chemin n'étoit pas de ce côtéà, et aussitôt il prit de l'autre, c'est-à-dire qu'il se rejeta dans la farce , avec laquelle il ne pouvoit avoir de ces mécomptes ; car lui , l'homme vrai, ilrentroit ainsi dans la vérité. Queseroit-il arrivé si Don Garde avoit eu du succès? Molière, trop encouragé , se fût peut-être à jamais embourbé dans ce déplorable genre ; il eût pris plaisir à faire des tragédies, comme ilaimoit à en )ouer ; il eût quitté le théâtre réel,* la farce d'abord, puis la comédie ensuite, tandis qu'au contraire, après sa chute, il n'abandonna plus ni celle^i , m celle-là. Rentré dans son aivin bon sens , ' pour n'en plus sortir qu'une seule fois , quand il fit la Princesse d'Elide, il associa, comme

X La Farce et la Chanson

nems Pâvwis vû, la farce ci la comédie, lei alterna, et, rendant ce bon accord profitable à toutes àetrx, il stft par là dormer à l'uite Wne tDumufé littérarre qû'dten'^âvoSt jamais eue, et à Pautre aussi, -çrâce à ce voisitiage, une vivacité de trait, un m tomica soutenu, que son esprit ne lui afuroit certainement pas prêté , s'il eût pri^ l'habitude de faire parier des Bon Garde, au liaa de s'exercer à faire agîr des Stapins. Cependant Boileau lui passa Don Garde et ne lui pardorma pas Scapîn I

^Nous , tout au •eontraîre, c'est à cause de l*aïi que notfs lui pardonnerons Pautre. Que ne passerions-nous pas, en effet, à Molière, pour se« bouffonneriestrharïnantes , poiïr cette persistance de son esprit à r«ter gai dans la raison et en-J joué dams la saftire , enfin pour toutes ces qualités de comique vrai et de verve scénique, qui lûï permirent -de faire revivre Pancienne farce irançoîse ? Maîheureusement, il la ressuscita pour la trop grandir. Dans ses werveHleuses mains, quî mélangeaient et pêtrissoient avec tant d'art tes débris des vieilles inventions italiennes et du vieil esprit fira^çoïS , tes relîefe exquis dti passé glanée chez les conteurs, et les observations du présent, la farce transformée prit des proportiôtis' désespérâmes ; c^t ce qui fit qu'après une f enaissance trop écîatante, elle disparut : elle &e perdit à force de wpnter.

Et cependant, tout en grandissant entre les mains de Molière, elle ne s'étoit en rien dénaturée j elle étoit restée elle-même, elle n'avoJt pas aévié de la tradition qui s^étoit perpétuée depuis les premiers suppôts de la bazoche jusqu*à Gaultier Garguille et jusqu'à Guillot Gof ju.

AU Théâtre avant 1660. xj

ée qui MoBère l'avoit presque directement reprise.

On lui a reproché, par exemple, d'avoir trop nmhipHé dans ses pièces les |îersonnaIités. Ce reproche est bien de notre temps, qui a mis dans le petk journal et dans la caricature ce qui jadis appartenoit à la puttiicité du théâtre ! Ceux quiH te lui ont adressé avoient donc oublié quil rté 1 iaisoit que suivre ainsi la tradition de la farce / telle que l'avdient comprise les bazochiens, et phxs tard les bouffons de 1^6tel de Bowgogne, dont, par droit de conquête, il s'étoit attribué la succession en déshérence ? •^

Le jour du mardi-gras, qui fut au moyen âge ce que le grand jour des Saturnales étoit dan$ Pantiquité , lorsque l'heure des fofies et de* bonnes vérhés étoit revenue, que faîsoit-on, si ce n'est d'évidentes et brutales personnalités, •sur ce théâtre des jeux de la bazoche qui eut «î tongtemps le monopole de la farce' ? Si le Tédt de quelque scandaleuse aventure couroit par la ville, aussitôt les malins drèles s'en emparoîen^, te meltoient en action et le dcuoîent sur leur scène comme sur un pilori. Bourdigné ne ntms raconte-t-il pas que le vaurien de sa légende ^^ maistre Faifeu, étant roi de la bazoche , mit mnsï en action la mésaventure d'un boulanger avec sa chambrière * ? La vraie force satyrique , dont le sujet étoit pris pour ainsi cfire au voî, et qu'on! jouoit à l'impromptu , n'étoit pas antre chose. C'étoîl bien là ce jeu dont parie Sibilleft en soft'. Art poétique, et qui étoit, dît-îl, « tout de batfine*

Page 1