AU THÉÂTRE AYANT 1660. CÎX
âvoit bien votdu soaffrir leurs manières de cam-^ pagne, il la supplioit très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissemens qui lui avoient acquis quelque réputation, et dont il régaloit les provinces <. »
La proposition fut très-favorablement accueillie; le rideau fat de nouveau levé , et que jouat-oni une farce, le Docteur amounux. Notre homme étoit MoUère.
«C'est, dit M. Taschereau S c'est à une de ces farces , dont il avoit tracé le canevas , maïs qu'il avoit à peine écrite , et que les camarades et lui jouoient pour ainsi dire à l'impromptu, (}ue Molière dut son succès, l'autorisation définitive de se fixer à Paris , eft que le siècle de Louis XIV et tous les siècles à venir doivent peut-être ces admirables chefe-d'œuvre que Mohère n'eût Jamais enfantés en province, loin de cette cour et de cette société qui posèrent devant lui , loin de et milieu où son génie s'inspira et pandit. »
MoKère ne s'en tint point là avec cette pauvre farce, qu'il avoit ainsi commencé de £siire prendre en plaisir à ceux ^oi s'babituoient à ne plus la prendre qu'en pitié. Pour prix du succès quil venoit dfe lui oevoir, il la releva tout à fait. Afin qu'elle fût pour ainsi dire tout à lui, il s'attacha Jodelet, par (mi, nous Pavons vu, eEe survîvoit encore au tnéâtre du Marais, maisfo^blement et très-effacée, car sur cette scène, où trûnoh Mondory, il ne pouvoh y avoir de place
1. PthiBtt de Lâgran^e, Œwra di MoUèrt,' Aiasttrdam, 17 16, in-12, t. I.
2. Histùiti delatfùape de MoUin. (L'Ordre, fi décembre 1849.)
ex La Farce et la Chanson
que pour la tragédie*. Molière, sans repousser celle-ci, fit à l'autre sa part, et il y fut aidé par Jodelet, ainsi que par les excellens acteurs dont il s'étoit entouré, et qu'il avoit formés dans le comique , mieux encore que dans le sérieux. Voyant le goût du roi et des seigneurs pour ces petites pièces , il ne manqua pa^s de leur en servir chaque fois qu'il fut mandé, soit au Louvre, soit à Vin* cennes, où la cour et son jeune roi se groupoient alors autour de Mazarin vieillissant.
Ainsi, dans la seule année i6$8, il joua devant Louis, XIV le Docteur amoureux et Gros-René écolier, et en 1660, Gorgibus dans le sac, la Jalousie de Gros-René ^ où Du Parc (Gros-René) s'enfarinoit comme jadis Gros-Guillaume >, et enfin le Médecin volante. Cette dernière farce n'étoit , nous l'avons dit , qu'une imitation de celles que donnoient alors les Italiens; mais
1 . Sur ce théâtre , qui commença rue MicheMe-Comte» voyez plus loin, p. 160. Jusqu'à présent l'on avoit pense
3ue Mondory s'étoit dès l'abord installé dans le jeu de paume e. la rue Vieille-du-TempIe , où il s'établit plus tard à la place d'une troupe que Tallemant appelle « les petits comédiens du Marais». Mais il est certain ^ comme on le verra, qu'il joua pendant longtemps au jeu de paume de la Fontaine, rue Michel-le-Comte. Mervesin, dans un passage de son Hist, de la poésie française , p. 2 16, étoit le seul qui eût avant nous parlé de cette salki comme ayant été occupée par Mon-^ dory. Il la place me Grenier-Saint-Lazare, ce qui n'est qu'une erreur de peu d'importance, la rue Michel-le-Comte nisant suite , comme on sait , à la rue Grenier Saint- Lazare. Il ajoute que, le jeu de paume a]^ant été entièrement brûlé, le duc d'Orléans le fit rebâtir, mais que malgré cela la troupe de Mondory n'y continua pas ses représentations.
2. Lettre de Racine à l'abbé Levasseur, novembre i66|. {Œuvres , 1 82 j , in-8, t. 6, p. 1 5 5 .)
3. Taschereau, Histoire de la troupe de Uolihrt, (L'Ordre, S janvier et 12 février i8(o.)
AU Théâtre avant 1660. cxj
quand Molière l'avoit jouée, on ne vouloit plus la voir représenter par personne. La troupe it^dienne s'en aperçut bientôt , non-seulement pour cette pièce, mais pour tout le reste de son répertoire. Désespérant de pouvoir tenir contre ce nouveau venu, qui, larron complet, tuoit son homme après l'avoir détroussé , elle décampa.
Molière ne risqua ses farces devant le public que lorsqu'il eût été enhardi par le succès qu'elles obtenoient devant la cour. On eût dit que la majesté du parterre lui sembloit plus redoutable aue celle du roi, ou que tout au moins, doutant de la mémoire de la foule , il craignoit de lui entendre siffler ce que vingt ans auparavant elle avoit applaudi de si bon cœur. L'épreuve réussit : Les Précieuses, qu'il fit représenter le 18 novembre 1658, après Cinna, furent très-bien accueillies, et depuis lors le public, reprenant son appétit d'autrefois , voulut toujours une petite pièce après la grande '.
Molière le satisfit avec bonheur; mais, pour mettre d'accord le désir du parterre avec l'intérêt de son génie , devenu par le succès plus exigeant envers lui-mèplie , il transforma ces simples canevas en piècies véritables : la Jalousie de Cros^René devint le Cocu imaginaire; le Fagotteux remanié fut le Médecin malgré lui; h Jalousie du Barbouillé se transforma, comme je l'ai dit, en une excellente comédie, Georges Dandin; la scène de Gorgibus dans le sac y qui venoitdes ta-
I . Il va sans dire que les tragiques furent jaloux, jusqu^à la fureur, de ce succès des farces , que Molière et sa troupe avoient mises à la mode. « Ils ont, dit Tristan dans le Parnasse réformé de G. Guéret, p. 84, ils ont remis sur le théâtre toutes les bouffonneries qu'on en avoit chassées I »
cxi) La Farce et la Chanson, etc.
barinades, passa dans les Fourberies de Scapin; celle de Crot-Riné icoUer dans le Maladi imaginaire, etc.
La Ëirce n'exittolt plus, elle s'étoit perdue dant la comédie.
ËWUiWD FOURNIER.