‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 11 sur 66 · L OR DES ROIS FRANKS · texte numérisé non relu

L OR DES ROIS FRANKS

En des coffres massifs à quadruples serrures, A tous les yeux caché, sous les voûtes obscures Du plus mystérieux souterrain du palais, 11 resplendit, l'or fauve aux magiques reflets, L'or des rois franks, objet d'ardentes convoitises, Flançon des brenns captifs et des cités conquises. Magnifique butin amassé par Clovis !

Le roi Clothaire est mort, et voilà que ses fils

Se disputent cet or fatal, père des crimes

Et dont la soif, un jour, fera tant de victimes.

Pour le peuple, il remonte aux âges fabuleux

Où dieux, nains et géants faisaient la guerre entre eux,

Et nul n'en peut braver la flamme vengeresse !

Cet or de la Saga qui chante leur détresse

Par les Nibelungen fut jeté dans les eaux ;

Pour de nouveaux forfaits, pour des malheurs nouveaux.

Les dieux, dans leur courroux, le réservent au monde.

Et, le voilant aux yeux sous sa masse profonde.

Le vieux Rhin coule en paix sur ce dépôt sacré. . .

Chilpéric des trésors s'était seul emparé.

Ses frères l'ont contraint de partager sa proie ;

iMais la cupidité dans son âme flamboie.

Et ce métal maudit, l'or aux lueurs de sang,

Dans lequel il plongea ses mains en frémissant.

Comme pris de vertige, il le revoit en rêve. . .

Frédégonde en secret le harcèle sans trêve :

(( Tout l'empire à lui seul, le souverain pouvoir.

C'est avec ces trésors qu'il pourrait les avoir.

Tandis qu'il doit rester, ô sombre jalousie !

Moins riche et moins puissant que le roi d'Austrasie. ))

Et comment ce dernier ne le serait-il pas,

<^uand la dot de sa femme a doublé ses États ?

Moins riche que son frère, il l'est de ce qui manque A cette Frédégonde, à cette esclave franque Qui n'apportait en fief et pour dot que sa chair !

Concubine imprudente, il t'en coûtera cher

D'avoir humilié ton maître de la sorte.

Si le roi Sighebert sur son frère l'emporte,

C'est que ce prince fier, au bras fort, au cœur pur,

Qui sous de blonds cheveux cache des yeux d'azur,

A mieux que Chilpéric su choisir sa compagne :

r^runhilde, dont le père est roi des Goths d'Espagne.

Qui l'a vue, à jamais se souvient de ses traits,

P^t les guerriers chassant dans les vastes forêts

Parlent de sa beauté comme d'une merveille.

Sa fine chevelure à l'or fauve est pareille,

Hautains sont ses regards, et tendres tour à tour,

Et combien fut charmant l'aveu de son amour:

Là-haut, dans le palais royal, la jeune fille

Est assise, à son front le diadème brille.

Et sous un long manteau fait de pourpre de Tyr,

On voit sa gorge blanche et ferme resplendir.

Chacun en est épris, mais son cœur est de roche !

Les princes les plus fiers tremblent à son approche.

Et songeant à tous ceux qu'écrasa son dédain,

Pas un n'ose à présent solliciter sa main.

Et dans la salle haute et massive de voûte,

Le roi s'avance et dit : « Fille chérie, écoute :

D'ennemis entouré, vieux comme je le suis,

Tes refus incessants aggravent mes ennuis.

— Père, il n'est pas venu celui qu'attend mon âme,

L'invincible guerrier qui doit m'avoir pour femme !

C'est l'illustre vainqueur des Huns et des Lombards,

Dont vingt cités ont vu flotter les étendards

Et dont le nom m'est doux comme un flot d'ambroisie,

Le noble Sighebert, qui régne en Austrasie.

Sur son cheval rapide à l'haleine de feu.

En son armure d'or il est beau comme un dieu.

Quand il vole au combat, plus prompt que la tempête.

C'est lui, c'est lui que j'aime !. . . »

Et leur noce fut faite.

Et Chilpéric jaloux en revoit la splendeur: Dans Metz, sous les rayons d"un soleil enchanteur. Ce jour-là se pressaient tous les grands du royaume. Les Alamans vaincus, les Gaulois dont le heaume Arbore une alouette, et, venus d'Outre-Rhin, Le Saxon belliqueux sur des chevaux sans frein. Les Germains au cri rauque, aux longues chevelures. Et le Scythe nomade habillé de fourrures. Dont les refrains dansés éveillent les échos. Formaient contraste avec l'élégance des Goths Dans leur manteau de pourpre à la mode romaine. Quant au festin, depuis ceux de Clothaire à Braine,

Jamais on n'avait vu son pareil chez les Franks :

Les tables s'étendaient en file sur cinq rangs,

Avec de forts étais placés de proche en proche ;

Des sangliers entiers rôtissaient à la broche,

Sans compter les chevreuils, les daims et les dix-cors.

Des tonneaux défoncés, des coupes à pleins bords

La bière et l'hydromel ruisselaient, et la salle

Retentissait des chants de fête nuptiale

Et des défis qu'entre eux se portaient les buveurs !

Les nouveaux mariés eurent tous les bonheurs,

Car Fortunat, habile à manier la lyre,

Dans un épithalame en latin, qu'il vint lire,

Célébra l'épousée et le roi tour à tour.

Et compara Brunhilde avec l'astre du jour.

Or, sa sœur Galeswinthe est, dit-on, aussi belle !

Que Chilpéric l'obtienne, et d'un seul coup, par elle

11 est aussi puissant et riche, et sans combats,

Jusqu'aux marches d'Espagne il étend ses États. . .

Quant à la concubine ardente et volontaire.

Elle n'a qu'à rentrer dans l'ombre — et qu'à se taire !

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