GALESWINTHE
Muletiers qui là-haut traversez la sierra,
Laissant derrière vous le pont d'Alcantara
Et la plaine où le seigle à la vigne succède,
N'apercevez-vous rien du côté de Tolède ^
— (( Des cavaliers, des chars, des chariots très lourds.
Des cavaliers encor, des chariots toujours,
Apparaissent rangés aux portes de la ville. . .
Sur le chemin poudreux l'interminable file
Se déroule — et jamais plus magnifique arroi
N'escorta hors d'Espagne une fille de roi. »
Vers l'époux inconnu promis à sa tendresse
Galeswinthe s'en va, la très douce princesse.
Loin du soleil, là-bas, sous le ciel froid du Nord,
Et son âme se sent triste jusqu'à la mort.
Ah ! l'heure du départ, elle a sonné trop vite !
En vain, quand un malheur nous attend, on l'évite,
Toujours il faut se rendre à la fatalité.
Son père Athanagilde a longtemps hésité
A donner, lui le roi chrétien, de mœurs austère,
Sa fille à ce roi frank si longtemps adultère
Et dont maintes rumeurs jusqu'au pays des Goths
Du règne scandaleux apportent les échos.
(( Eh quoi ! jeter ma tille et si jeune et si pure
Dans les bras de ce prince affamé de luxure ! ))
La reine se révolte avec emportement.
— « Mais Chilpéric promet de vivre dignement ; Il a répudié Frédégonde, et fidèle Il jure de rester à l'épouse nouvelle.
— Hé ! qui le garantit •'
— Son serment, son amour,
Dont témoignent ici les seigneurs de sa cour. Refuser, pensez-y, ce peut être la guerre ! Sighebert intervient lui-même pour son frère ; Cette double union nous assure à la fois La paix et l'amitié des Franks et des Gaulois.
— Hélas ! qu'elle soit donc, et que Dieu vous entende ! »
Et la reine se tait, mais son angoisse est grande. L Quand les ambassadeurs reviennent au palais
Pour chercher Galeswinthe et partir sans délais.
Ils la trouvent pleurant dans les bras de sa mère;
Et troublés, respectant cette douleur sincère, ! Ils n'osent plus parler du départ. — Cependant,
L'impatience au cœur, Chilpéric les attend.
Alors, Athanagilde intervient: (( Ma parole
Est donnée, a-t-il dit ; pars, et Dieu te console !
— O maître, encore un jour, un seul ! N'oubliez pas Que nous ne la verrons jamais plus ; que là-bas Elle ne m'aura plus pour essuyer ses larmes. . . »
Mais bientôt le palais s'emplit du bruit des armes
Et du fracas des chars pesants, — et sans retard
Le cortège se forme et le voici qui part.
Jusqu'au sortir des murs le vieux roi l'accompagne.
Le cortège s'éloigne, il franchit la montagne,
Et la reine ne peut encor s'en séparer.
Les yeux sur Galeswinthe et la voyant pleurer.
Elle a quitté son char pour monter avec elle.
Déjà dans le ciel pur une étoile étincelle :
(( Mère, la nuit approche, hélas ! séparons-nous.
— Non ! l'heure est si rapide et le soir est si doux Que je veux prolonger mon voyage ! )> — Et la reine Va d'étape en étape où son amour l'entraîne. Cependant les sentiers deviennent périlleux ;
Au pied des pics de neige érigés vers les cieux. En grondant sourdement dans les gorges profondes Les torrents déchaînés précipitent leurs ondes.
— (( Allons, allons, de grâce, où vous la conduisez ! » Mais les chefs ont fait halte et s'y sont refusés.
Qui dira la douleur de la suprême étreinte î". . . La mère quitte enfin le char de Galeswinthe
Et tandis qu'elle suit des yeux, avec stupeur,
Ce char qui disparaît en emportant son cœur,
— Ah ! dans un tel moment, que Dieu lui soit en aide ! —
Le cortège des Goths retourne vers Tolède. . .
La fiancée en pleurs, résignée à son sort,
Poursuit avec les Franks sa route vers le Nord,
Au milieu des périls, à petites journées ;
Son escorte a franchi le col des Pyrénées,
Traversé Carcassonne, et voici qu'elle atteint
La marche confinant au pays Aquitain.
Aux portes des cités où leur troupe s'engage.
Les cavaliers, laissant leurs manteaux de voyage
Et découvrant aussi les harnais des chevaux,
Prennent la longue épée où brillent des joyaux.
Les boucliers pendus à l'arçon de la selle
Et dont la bosse d'or à leur bras étincelle ;
Et dans son char luisant, fait en forme de tour,
Galeswinthe apparaît, plus belle que le jour!
Ainsi Bordeaux, Poitiers, Tours et mainte autre ville
Admirent le coricge éclatant qui défile
Et se perd comme un rc\e à l'horizon lointain.
Après vingt jours de marche et de fatigue, enfin
On arrive à Rouen, où le roi de Neustrie
Attend sa fiancée et veut qu'on les marie.
l6 CHANSONS DE GESTE
Au temps où l'aloueite essore du blé vert,
Les noces de Brunhilde et du roi Sighebert
Avec moins d'appareil et de magnificence
Ont déployé leur pompe aux yeux d'un peuple immense.
Et reine jamais n'eut de semblables honneurs.
Comme devant un chef, guerriers franks et seigneurs
Rangés en demi-cercle et brandissant le glaive,
A la jeune épousée aux yeux couleur de rêve
Par serment solennel engagèrent leur foi,
Et, la main sur la châsse aux reliques, le roi
Jura de lui rester à tout jamais fidèle
Et de ne jamais prendre une autre femme qu'elle. . .
Et le cœur consolé, plein d'amour et joyeux, Galeswinthe sourit en s'essuyant les yeux !
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