L EPEE
Et là-bas, où les corps sont plus nombreux qu'ailleurs, Il retrouve Roland qu'il baigne de ses pleurs. Il s'arrache la barbe, et sanglote, et se pâme. . . Puis, un courroux terrible envahissant son âme, Il fait sonner la charge et dans l'ardente nuit S'élance sur les pas du Sarrasin qui fuit.
Les pics sont hauts, ardus ; dans les gorges profondes Les gaves en grondant précipitent leurs ondes ; En avant ! Et soudain vingt mille chevaliers Roulant à flots hauberts, heaumes et boucliers. Dans leur galop qu'un jour surnaturel éclaire, Semblent aux flancs des monts les laves d'un cratère ! C'est l'ouragan de fer et le torrent de feu ; En avant ! Qui les voit se recommande à Dieu Dont le signe vengeur éclate dans la nue. Et pâli-t en songeant que son heure est venue !
L'empereur a franchi l'Ebre, et de vingt cités Humilié l'orgueil à ses pieds irrités.
Il n'est murs qu'il n'abatte et bourg qu'il ne rançonne. Il a pris Saragosse et dompté Barcelone, L'Aragon, la Navarre et la Biscaye aussi ;
g8 CHANSONS DE GESTE
Il a, sept ans durant, guerroyé sans merci, Et sa Geste a compté de plus une épopée, - Mais il est revenu sans rapporter l'Épée.
Et Durandal attend celui qui doit venir !
Accrochée aux lambris du palais de l'émir. Dans la cité mauresque où l'on voit, de dix lieues, Croissants d'or, minarets blancs et coupoles bleues Resplendir au soleil, l'Épée attend toujours. . .
Au fond de sa demeure aux gigantesques tours, L'émir, le sceptre en main, est assis sur un trône ; La crainte le défend, le faste l'environne, Mais qui donc lui rendra le bonheur qui le fuit ^ Aux plis de son turban une escarboucle luit, Et sa barbe, blanchie au souffle des années, Descend comme la neige aux pieds des Pyrénées. Las de haine assouvie et de sang répandu, Il reste là, pensif et le regard perdu Dans l'enchevêtrement sans fin des galeries Aux piliers incrustés d'or et de pierreries. . . Vanité ! que lui sert d'avoir tous ces trésors,
L EPEE gg
Ces portiques de marbre aux féeriques décors,
Festonnés d'arcs cintrés si légers et si frêles
Qu'ils semblent, dans les airs, suspendre leurs dentelles ?
A quoi bon ces jardins aux suaves senteurs,
Où, dans les bassins blancs, le bruit des flots chanteurs
Verse aux sens enivrés d'une éternelle fête
Les délices qu'on goûte au vrai ciel du Prophète ^
Il songe tristement que Charlemagne est mort,
Et que, lui-même un jour n'étant plus, un bras fort
Manquera pour défendre, avec son héritage.
L'enfant à qui son cœur s'est voué sans partage :
Zahra dont la beauté fait rêver les walis !
Sa gorge a la blancheur lumineuse des lis.
Les houris envieraient sa chevelure brune,
Et ses longs yeux sont doux comme un rayon de lune.
Mais seul il peut prétendre à ce cœur virginal,
Le prince qui saura manier Durandal, —
L'arme ravie un soir sur le champ de bataille.
Et qui demeure là, pendue à la muraille. . .
Et l'émir centenaire arrête ses regards Sur l'épée accrochée entre deux étendards, Rappelant que l'Islam dans sa toute-puissance Vainquit le même jour et le Christ et la France ! Or, pour brandir l'épée et l'offrir en vainqueur,
lÔO CHANSONS DE GESTE
Vainement les plus forts ont usé leur vigueur : L'arme aux temps fabuleux semble avoir été faite, Et posséder en elle une vertu secrète Paralysant le bras des soupirants d'amour ; Et c'est pourquoi, parmi les guerriers de sa cour, L'émir est inquiet de l'avenir, et songe. . .
Du sein mystérieux des mers où drague et plonge
Son tilet, le pêcheur qui ramène un trésor ;
Le passereau sur qui l'aigle abat son essor ;
Le pâtre aux pieds duquel la foudre du ciel tombe,
Ou le félon qui voit se lever de sa tombe
Le chevalier jadis témoin de son forfait.
Dans leur pose immobile ont lair moins stupéfait
Que ceux-ci, quand soudain, au seuil de lagrand'salle,
Un jeune homme apparut, silencieux et pâle
Et beau comme une fleur que la faulx va cueillir.
A son aspect l'Épée a semblé tressaillir. Car c'est l'âme des preux qui vit encore en elle. 11 est jeune et vaillant, poésie éternelle ! Digne de ses aïeux, à son cœur de vingt ans La gloire a claironné ses appels éclatants,
L EPEE roi
Et l'Histoire palpite à son nom légendaire. . .
L'émir en a pitié quand il le considère :
Si frêle, est-ce d'amour que brillent ses yeux bleus ^
V^oyez donc ! d'une vierge il a les blonds cheveux.
A qui ce damoiseau vient-il chercher dispute^
Et l'émir est en joie et rit, — comme une brute
Dilatant son poitrail, enflant ses flancs pesants ;
Et sa lourde gaîté gagne les courtisans.
L'enfant s'est avancé pourtant, haussant sa taille,
Afin de décrocher le fer de la muraille, —
Et voilà qu'il le prend et, sans effort, dans l'air.
Lui fait décrire un brusque et flamboyant éclair,
Tandis que lentement, et loin de sa portée,
La foule autour de lui recule épouvantée.
— (( Qu'est-tu •' lui dit l'émir, qui s'est dressé tremblant ;
Qu'est-tu ?
— Regarde-moi, je suis fils de Roland ! » Et, vengeant d'un seul coup tant de gloire usurpée. L'enfant lui plante au cœur la foudroyante épée !
La France aussi possède une Épée, — il y a
Onze siècles qu'au poing d'un brave elle brilla
Pour arracher l'Europe aux hordes sarrasines.
Avec Philippe-Auguste elle était à Bouvines.
Justicière intrépide et loyale, cherchant
Un faible à protéger ; à punir, un méchant ;
Riche de son honneur et de sa foi profonde,
Au flanc des Chevaliers elle erra par le monde.
Saint Louis la brandit, et plus tard Duguesclin
Ravive la splendeur de sa gloire au déclin.
Enfin, après cent ans de guerres et d'obstacles,
Le Ciel, pour la sauver, opère des miracles :
Quand la P'rance en lambeaux sous l'Anglais se débat.
Une sublime enfant se fait alors soldat,
Et, rendant le courage aux cœurs sans espérance,
Les mène à la victoire et délivre la France !
Qu'elle vainque à Rocroy, mêlée aux fleurs de lys.
Ou rayonne géante au soleil d'Austerlitz,
Ou vole avec Courbet vers l'Orient extrême,
C'est toujours Durandal qu'on admire et qu'on aime.
Vieille arme des aïeux, ô noble épée en deuil !
Salut, notre invincible espoir et notre orgueil !
En silence, attendant le jour expiatoire.
Tu veilles, immortelle, au seuil de notre histoire.
C'est en vain qu'on a vu, sous d'épiques revers,
Ainsi qu'à Roncevaux tomber les douze pairs,