LA COLÈRE D OGIEU QI
Renonçant contre Charle à toute résistance,
Le soir même, pieds nus, il se rendait à lui.
Mais à temps, sur Broiefort, Ogier s'est enfui.
Dans Castelfort, que nul encore ne put prendre,
Il s'enferme, — et qu'on vienne, il saura s'y défendre!
Non moins prompt, l'empereur l'avait suivi de près. Mais la besogne est rude, et sans aucun progrés La lutte se prolonge. Avec une bravoure Qu'il a communiquée à ceux dont il s'entoure, Le duc depuis six mois tient tête aux assiégeants. Cependant, la misère a décimé ses gens ; De trois cents qu'ils étaient au début, c'est à peine S'il en survit encore une demi-douzaine.' Bientôt il se voit seul, n'ayant contre la mort Que Courlain, son épée, et son cheval Broiefort ; Enfin son dénùment est à ce point extrême. Qu'il est réduit pour vivre à tout faire lui-même ! Hâve, maigre, en haillons, le Danois moud son blé. Il enfourne son pain, et, forgeur endiablé. Il ferre son cheval, il garnit sa mangeoire Et tire de son puits l'eau qu'il lui donne à boire. Et l'ennemi surpris d'entendre jour et nuit,
Derrière ces créneaux, des chansons et du bruit, N'a plus, pour triompher, d'espoir qu'en la famine.
Non ! il faut qu'autrement la lutte se termine.
En songeant que pour lui tant de braves sont morts.
Le fils de l'empereur est hanté de remords :
Cette guerre, lui seul en est cause ; son crime
Exige qu'il en soit la dernière victime.
Et dés l'aube, tandis que tout le monde dort,
Chariot — seul — est entré par ruse à Castelfort.
A sa vue Ogier ébahi croit qu'il rêve. . .
Il recule, et son bras pour écraser se lève.
Mais l'enfant, sans trembler, et debout devant lui,
Parle : « Qu'entre nous deux tout se règle aujourd'hui.
Le coupable, c'est moi ; l'auteur de cette guerre
Entre mon père et toi, c'est moi ; moi qui naguère
Ai frappé Baudouinet, ton fils et mon ami.
Assouvis ta vengeance ! »
Ogier a blêmi.
Et bondissant, dans un rugissement farouche, Il va le tuer, comme on écrase une mouche. — (( Frappe! » reprend l'enfant, qui iléchit les genoux; Et dans ses yeux levés vers lui, calmes et doux, Le sacrifice a mis une beauté sublime.
(( Frappe, je suis venu pour expier mon crime! )?
LA COLÈRE d'oGIER 93
Mais soudain l'arme échappe à la main du Danois; L'aspect de ce visage et cette jeune voix Rappellent à son cœur troublé le tils qu'il pleure. Dans cette âme, où grondait la haine tout à l'heure,
Une immense pitié descend Tuer ainsi,
Lâchement, un enfant qui se livre à merci ! Va-t-il à son malheur ajouter cette honte î* C'est avec l'empereur qu'il doit régler son compte. Et pâle, brusquement le duc a crié : « Sors ! \'a-t-en !
— Suis-moi !
— Jamais !
— Frappe-moi donc alors, Je ne m'en irai pas sans que la paix soit faite. — Elle est faite )), dit-il enfin, courbant la tête, Pendant que dans sa gorge il étouffe un sanglot.
C'est ainsi qu'Ogier se rendit à Chariot !
L'ÉPEE
Le soir du grand désastre, aux champs de Roncevaux, Voyant Roland tombé sanglant et les yeux clos, Un Sarrasin géant vint à sa main crispée Arracher Durandal, la formidable épée.
Le héros se ranime, et d'un coup d'olifant, Abattant à ses pieds le païen triomphant : (( Lâche, tu n'iras pas te vanter en Espagne D'avoir vaincu Roland, neveu de Charlemagne ! »
Cependant, épuisé par ce suprême effort.
l'épée 95
Le preux sent de nouveau l'angoisse de la mort Et la nuit dans ses yeux avec le froid descendre. Alors, prenant le fer qu'il ne peut plus défendre, Sur un hloc de granit il frappe à tour de bras ; Le bloc se fend, l'acier grince et ne se rompt pas. Et triste, Roland songe à toutes les conquêtes Qu'avec sa bonne épée autrefois il a faites ; Quand il ne sera plus, les païens la prendront. . . Ah ! le Ciel à la France épargne un tel affront ! Et sur le roc il frappe, il frappe et frappe encore ; Mais l'arme rebondit, éclatante et sonore. Sans que soit entamé son merveilleux métal. Enfin, ne la pouvant briser : « O Durandal ! S'écrie-t-il en pleurant, comme vous êtes belle Et sainte, et se peut-il qu'aux mains d'un infidèle. Rouge encor de mon sang, vous tombiez aujourd'hui ! )) Et baisant son épée, il la cache sous lui, — Puis expire, les bras croisés sur sa poitrine. . .
Mais bientôt, vil rebut de la gent sarrasine.
Pour dépouiller les morts les rôdeurs sont venus, —
Car le baron chrétien, hélas ! ne bouge plus, —
Et sûrs qu'on leur paiera ce vol abominable,
Ils emportent à deux l'épée incomparable
Par qui chênes et monts furent écartelés
Et fauchés les païens aussi dru que les blés !
g6 CHANSONS DE GESTE
Et quand arrivent — comme un tremblement de terre Charles et son armée en ce val solitaire, Ils devinent, muets, la grande trahison Et l'ennemi lointain qui fuit à l'horizon. Derrière la montagne où le couchant rougeoie. . .
O rage de sentir s'évanouir sa proie ! Seigneur, Seigneur, pitié ! Ne ferez-vous donc rien Pour venger ces martyrs, orgueil du nom chrétien, Tombés en défendant l'Eglise et la Patrie ? Ainsi qu'à Gabaon votre peuple vous prie ; Parlez, et que témoin d'un miracle pareil, Dans les cieux en suspens s'arrête le soleil !
Mais, pendant que vers Dieu s'élève leur prière, Lombre au faîte des monts remplace la lumière. . .
Soudain, de tous les cœurs un cri part à la fois : Aux mains du chaplain, le vrai bois de la Croix Resplendit comme un phare, et vers le ciel tendue, D'une immense lueur elle emplit l'étendue ! Et Charlemagne peut, alors, de son malheur D'un œil épouvanté mesurer la grandeur.
Les douze pairs sont morts au sein de la mêlée, On dirait les débris d'une tour écroulée,