GIRBERT DE METZ
Dans la crypte où son fils a caché sa dépouille, Et que l'humidité dévore avec la rouille. Abdiquant leur rancune, oubliant leurs discords, Bordelais et Lorrains sont en paix depuis lors Et s'appliquent à vivre en bonne intelligence ; Seul, Girbert est encore assoiffé de vengeance.
Un jour que Fromondin le reçoit à Bordeaux, 11 lui demande, après de somptueux cadeaux, En jouant un émoi que l'autre croit sincère, Où repose celui qui fut son adversaire ; Car son coeur est sans haine, il le jure à nouveau. Et dès que Fromondin lui montre le tombeau : (( Pour laisser de ce jour un souvenir qui dure. Erigeons à ton père une autre sépulture, Dit-il, et que le marbre atteste mon oubli ! »
Or, comme on exhumait le corps enseveli,
Girbert, jetant les yeux sur l'ivoire du crâne,
Souffle à son écuyer Mauvoisin : (( Dieu te damne,
Si tu n'arrives pas à me le procurer.
Le vin de la vengeance est doux à savourer,
Et dans ce cràne-là je veux plonger ma lèvrç ! ))
Le forfait accompli, le duc mande un orfèvre : — « Enchâsse-moi, dit-il, ce crâne dans de l'or, Car c'est une relique insigne et plus encor ! Retrace mes exploits sur ses parois fleuries, Fais que, resplendissant du feu des pierreries. Il soit une œuvre d'art unique à tous les yeux. »
Et le crâne devint un hanap merveilleux !
Le duc et ses vassaux fêtent la Pentecôte,
Et Girbert, à son tour, a Fromondin pour hôte.
La table est magnifique et joyeux le repas ;
L'appétit des mangeurs ne se ralentit pas,
Quand, brusquement, le duc s'interrompant de boire :
« Qu'on m'apporte mon beau hanap d'or et d'ivoire ;
En l'honneur de notre hôte il sied de le remplir
Du vin qu'en mon cellier nous mîmes à vieillir,
De ce vin pimenté, parfumé de muscade. »
Et lui tendant la coupe : « A toi cette rasade !
— A ta santé, dit l'autre en la vidant d'un trait ; Tu me fais un accueil que le roi m'envierait !
— Merci, répond Girbert ; merci, nous sommes quittes ; Je te fais simplement l'accueil que tu mérites.