GIRBERT DE METZ IO
Car si ton pèrcj, un joui, assassina le mien, Tu bois à ma santé dans le crâne du tien ! ))
Fromondin, redressant sa taille colossale, En titubant d'horreur est sorti de la salle. Et les autres, muets, ont quitté le festin....
Dix ans sont écoulés depuis lors. Un matin, Dans les bois couleur d'or, effeuillés par l'automne. Où le vent prolongeait sa plainte monotone, Girbert allait songeur.... Tout à coup son cheval Bute et le désarçonne ; il roule au fond d'un val. Et là, gisant broyé, seul dans le grand silence, Le duc depuis une heure a perdu connaissance ; Une large blessure est béante à son flanc. D'où sur le gazon vert s'échappe un flot sanglant
Il rouvre enfin ses yeux hagards, brillants de lièvre ;
Une soif dévorante a desséché sa lèvre :
(( A boire ! gémit-il ; oh ! pour l'amour de Dieu,
Rien qu'une goutte d'eau pour ma poitrine en feu ! )
Et voici qu'un ermite approche. — Solitaire,
11 vit dans la forêt, loin des bruits de la terre,
Oublié par le monde, heureux de l'oublier.
En voyant un cheval errer sans cavalier,
Il pressent un malheur ; qui sait ^ peut-être un crime ;
Et bientôt, tendrement penché sur la victime.
Pour lui donner à boire il se met à genoux.
— « Merci ! dit le mourant ; et béni soyez-vous, O vous dont la pitié secourt ma dernière heure !
— P'rére, il est une vie et plus haute et meilleure. Où la miséricorde attend le repentir.
— Non, non ! J'ai trop péché ; l'Enfer va m'engloutir ; Le pillage et le meurtre ont pris toute ma vie.
Et mon cœur débordait de haine inassouvie.
— La haine passe, elle est moins forte que l'amour. Et pour fléchir le Ciel il suffit d'un retour. ))
11 dit, et l'espérance a remplacé le doute; Le pécheur se confesse et le moine l'écoute.
Or, pendant qu'à mi-voix le blessé lui parlait, L'ermite, ayant laissé tomber son chapelet. Était affreusement pâle, et sa main crispée Serrait son crucifix comme un pommeau d'épée. Le moribond râlait, sa force était à bout. Il reprit cependant, très bas : « Ce n'est pas tout. . . J'ai commis un de ces forfaits que rien n'efface. . . Ivre de haine envers l'ennemi de ma race,
GlRBERT DE AIETZ I OQ
Je profanai sa tombe, et lâchement je fis
De son crâne une coupe où but son propre tils !
Et ce dernier, si brave et si fougueux naguère,
Au lieu de relever mon défi par la guerre,
Partit pour les Lieux-Saints, et depuis ce temps-là
Il ne reparut point et nul n'en reparla ;
Mais je revois le mort, le mort impitoyable,
Qui dresse devant Dieu mon crime inexpiable !
Tant que je n'aurai pas, en lui disant mon nom.
Du seul fils de cet homme obtenu mon pardon,
Du salut de mon âme, hélas ! je désespère
— Meurs pardonné, Girbert, cet homme était mon père! »
Comme tout lecteur versé dans la connaissance de la littérature du moyen-âge pourra s'en convaincre, Fauteur de cette Chanson de Geste ne s'est inspiré du vieux poème de Girart de Roussillon que dans ses grandes lignes, et il en a modifié complètement le dénouement pour le dramatiser ; ce poème est donc moins une adaptation qu'une œuvre personnelle.
LE MARIAGE DU ROI (l)
Le roi Charles de France aujourd'hui se marie. Tous les arbres sont verts, et la terre fleurie Embaume, radieuse aux feux du renouveau. Non, jamais Dieu ne lit un mois de mai plus beau !
Charle avait de deux sœurs choisi la plus âgée : Sa foi depuis longtemps à Berthe est engagée ; L'autre, dont le regard est doux comme un rayon,
(i) Charles le Chauve.
Est fiancée au duc Girart de Roussilloa ; Mai-s le roi, les voyant toutes deux en présence, A la plus jeune sœur donne la préférence, Et, pareil au lion qui s'adjuge sa part, Dit : (( Je prends Élissent, à toi l'autre, Girart ! Tel est mon gré. » — Le duc a pâli sous l'outrage ; Un terrible courroux, une fureur sauvage S'allument dans son cœur qui s'affole ; un moment 11 songe à se venger par un prompt châtiment, A tuer, à broyer ce roi, deux fois infâme, Qui manque à sa parole et lui vole sa femme ! Mais des yeux suppliants l'ont soudain arrêté, Et tandis que le roi s'éloigne, et qu'irrité, Girart dans la forêt va cacher son martyre, Berthe court en secret l'y rejoindre et lui dire : (( Élissent est fidèle et vous aime, seigneur, La volonté du roi n'a point changé son cœur ; Mais il faut obéir, car mon père l'ordonne. »
Pauvre Berthe ! à son front eût pesé la couronne ; Doucement résignée, elle accepte en pleurant Que plus belle, sa sœur brille au suprême rang. D'ailleurs, elle paraît si loyale et si tendre. Si capable d'aimer, que le duc, à l'entendre. Sent, dans l'apaisement, un charme l'envahir. Donc il se calmera, puisqu'il « faut obéir. »
GlRART DE ROUSSÎLLON I I Ç
\ Mais, au fond de son cœur, à lui-même il se jure De ne point oublier cette mortelle injure. Et de ne jamais plus, à dater de ce jour. Pour faire hommage au roi, reparaître à la cour.
Noël ! voici l'instant, le grand jour d'allégresse : Aux abords du palais tout un peuple se presse ; Les murs sont revêtus des plus riches couleurs, Les chemins sont jonchés de palmes et de fleurs, Et quand, resplendissant d'or, d'hermine et de soie. Le nuptial cortège au soleil se déploie. Une immense clameur s'élève jusqu'au ciel : « Noël ! Paix et bonheur aux fiancés ! Noël ! » Les jongleurs, qu'avec art la viole accompagne. Chantent le roi puissant et sa jeune compagne Qui, virginalement, dans sa robe aux longs plis, S'avance, radieuse et blanche comme un lys.
Le clergé les reçoit aux portes de l'église ;
Dans le chœur rayonnant, où le soleil s'irise
A travers les vitraux aux saints resplendissants,
Ils sont agenouillés parmi des flots d'encens.
Sous la main de l'évêque ému, dont la voix tremble.
Leurs deux fronts devant Dieu se sont courbés ensemble.
Les (( oui )) sont prononcés et les anneaux bénits.
Et désormais leurs cœurs à jamais sont unis !
Il6 CHANSONS DE GESTE
Noël ! Publiquement manifestant sa joie, Qu'aux frais du roi, partout, le bon peuple festoie ! Hé ! bourgeois et vilains, buvez, chantez, mangez ; Culbutez ces jambons en bataille rangés, Défoncez les tonneaux, égorgez la volaille ; Qu'avec les vins joyeux votre peine s'en aille, Et qu'enfin, pour fêter le plus heureux des jours. On danse jusqu'à l'aube à tous les carrefours !
Dans le palais aussi, pour la noce royale. Devant les invités s'ouvre alors la grand'salle, Et sa magnificence étonne les regards : Les métaux précieux brillent de toutes parts ; Les parois sont de marbre, et la tapisserie Retrace les hauts faits de la chevalerie : L'empereur Charlemagne, entouré de ses preux, Et, mort à Roncevaux, le plus brave d'entre eux ; Les quatre fils Aymon, que Bayard sur sa croupe A travers les périls emporte en un seul groupe ; Puis, Guillaume d'Orange, honneur du nom chrétien. Pleurant aux Aliscans son neveu Vivien . . .
Un tumulte joyeux emplit l'enceinte vaste. La table circulaire est dressée avec faste ; La vaisselle y rayonne en merveilleux arroi, F]t, sous le maître-dais, assise auprès du roi,
Élissent apparaît comme une fleur exquise !
Non moins que l'appétit, l'esprit ailé s'aiguise.
Car les vins généreux coulent des hanaps d'or.
Rôtis, mais dans leur plume emprisonnés encor.
Cygnes blancs comme neige et paons aux couleurs vives
Circulent, promenés sous les yeux des convives.
Fins pâtés de chevreuils, de cerfs et de faisans
S'alignent à l'envi, rebondis et luisants.
Celui-là dans ses flancs renferme une surprise :
Quand l'adroit sénéchal prestement le divise,
11 en sort bruyamment tout un vol d'oiselets.
Et de rires, de cris, retentit le palais :
C'est le bouquet final, — Brillante comme un rêve
Et courte comme lui, la fête, hélas ! s'achève', . .
Dans le ciel empourpré déjà la nuit descend.
Et tandis que, penché vers la belle Élissent,
Le roi murmure un mot et sourit avec grâce,
Dans l'âme de Girart la colère s'amasse.