‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 44 sur 66 · LA PÉNITENCE DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

LA PÉNITENCE DU CHEVALIER

C'était un vrai bandit égaré sous l'armure,

A qui tout était bon, du viol au parjure.

Il ne rêvait que meurtre et rapine, trouvant

Un infernal plaisir à brûler un couvent,

A souiller un autel, à piller une église.

Chacun tremble, et malheur à qui se scandalise !

On l'avait même vu, par simple amusement,

Décocher une flèche en plein Saint-Sacrement !

Bref, compter ses forfaits et chiffrer ses blasphèmes

Eût été grand labeur pour les démons eux-mêmes.

LA pÉNîTENCF! nu C:iieval1er \-g

Un jour, comme il chassait le cerf clans la forêt,

Son crucilix en main, un ermite apparaît

Qui rin\ ite au repos dans son humble chapelle.

Le forcené tressaute et son œil étincelle ;

il songe, tout d'abord, à pendre ce frocard

(^ui s'offre sur sa route et soutient son regard ;

Mais non ! Sa Seigneurie est d'humeur joviale,

11 lui prend une en\ ie assez originale

Et dont il rit... Oui, certe, il va se confesser !

Et qu'un dix-cors le vienne à l'instant dépecer.

Si, quand il connaîtra cette vie incroyable,

Le saint homme effaré ne le prend pour le diable !

— (( Or ça, moine, tu vas saisir l'occasion l'our me nettoyer l'âme ! » Et par dérision 11 s'est mis à genoux et l'ermite l'écoute. Comme un vase souillé qu'on vide goutte à goutte. Il étale un par un, et gaîment, ses péchés.

Les plus connus de tous comme les plus cachés ; Et l'ermite pour lui prie et pleure en silence. Puis, quand il a fini : « Par quelle pénitence. Gouaille le mécréant, moine, puis-je être absous?

— Elle sera bien simple ; oui, mais la ferez-vous ? J'en doute.

— Je le jure ! Et fùt-ellc effraxante Que je l'affronterais, car rien ne m'épouN ante.

t8o CHANâONS DE GEStË

— Eh bien ! remplissez d'eau le baril que voici ; Une source au bruit frais coule à deux pas d'ici. »

Remplir ce barillet, la plaisante gageure !

Il la tiendra pourtant, derechef il le jure ;

Et déjà dans la source il plonge le baril

Et le replonge en vain. . . Pourquoi ne s'emplit-il ^

Serait-ce un sortilège, et ce diseur de messe

Compte-t-il l'empêcher d'accomplir sa promesse"'

Ah ! plus cher qu'il ne pense il le paiera, morbleu !

Si le moine a voulu de lui se faire un jeu !

Et par monts et par vaux le voilà qui voyage.

Un torrent gronde au fond d'une gorge sauvage :

Il y met le baril ; mais, inutile effort.

Le flot n'est pas plutôt entré qu'il en ressort !

Le chevalier toujours chemine par le monde.

Un vaste fleuve épand, dans une plaine blonde,

Tout couvert de palmiers, de barques et d'oiseaux,

Majestueusement la nappe de ses eaux :

C'est l'Egypte, et là-bas, fuyant sous le ciel rose.

Son fleuve bienfaisant qui déborde et l'arrose.

Le voyageur s'arrête et, courbé sur le Nil,

En toute confiance y plonge le baril.

LA PÉNITENCE DU CHEVALIER l8l

Le vase est minuscule et le fleuve est immense, Mais sans plus de succès, vingt fois il recommence !

Le chevalier s'éloigne à pas lents, soucieux. . . Soudain, non loin du fleuve apparaît à ses yeux, Dans la plaine fameuse où Thèbes aux cent portes Depuis dix-huit cents ans pleure ses splendeurs mortes. Une ville déserte aux pylônes béants Laissant voir des palais et des temples géants Dont les sphinx de granit gardent les avenues : Lions ailés, profils d'oiseaux, têtes cornues, Monolithes croulants en blocs démesurés Surgissent aux regards, par la lune éclairés. Dans le miroir des eaux leurs mille formes tremblent, Et devant tous ces dieux mystérieux, qui semblent Le regarder muets et railleurs, dans la nuit, Une vague terreur l'inquiète et le suit.

Le soir succède au soir et l'aurore à l'aurore ;

Plus loin, toujours plus loin, il marche et marche encore.

Un autre fleuve emplit l'horizon radieux :

Le Gange trois fois saint d'où naquirent les dieux !

Comme la molle écharpe aux hanches d'une aimée,

Il caresse, alangui d'amour, l'Inde embaumée.

Sous de grands arbres verts aux merveilleuses fleurs,

l82 CHANSONS DE GESTE

Passent, vêtus de blanc, des brahmanes songeurs ;

Des vierges aux longs yeux et de guirlandes ceintes,

Vont aux étangs sacrés, près des pagodes saintes. . .

O ciel voluptueux ! ô pays enchanté !

Vivre et mourir ici !.. . Mais, ô fatalité !

Du fleuve son baril n'a pas retenu goutte.

Et d'un élan suprême il se remet en route.

11 marche, pieds meurtris, mais volonté de fer.

Tant et tant, qu'il arrive en face de la mer,

De la mer infinie ! . . . Ah ! cette fois, victoire !

A bonde que veux-tu le barillet \a boire.

Il s'enfonce en l'abîme, il en touche le lit :

La vague entre, déborde, et jamais il n'emplit !

Vaincu, le pèlerin, arrêtant là sa course. Retourne vers l'ermite et la petite source. Le Dieu qui fit pour lui ce miracle éclatant Eveille le remords dans son cœur repentant ; Il revoit d'un seul coup sa vie infâme et bête, Et s'agenouille aux pieds du saint anachorète. . . Alors, de ses yeux clos, une larme soudain Tomba dans le baril, et le baril fut plein !

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