‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 43 sur 66 · LA DAME AUX ANNELS I · texte numérisé non relu

LA DAME AUX ANNELS I

Quant à la dame sa complice, Sans manifester de remord, Elle est demeurée en Galice.

L'époux l'épargna -, fût-ce un tort ^ Prononcez, et fixez le sort De qui perd l'honneur et son âme ! )) Un vieillard dit : (( Deux fois infâme, Elle mérite aussi la mort !

— Au nom de toute la famille, Beau-père, vous avez jugé.

Car cette femme est votre fille ! . . . » A ces mots, dans l'horreur plongé.

Chacun de couleur a cha,ngé.

Chacun se tait et doute encore.

Aux pieds de l'époux outragé On se précipite, on l'implore.

La comtesse proteste en vain Contre la rigueur qui l'accable :

(( J'en jure par le sang divin, Je fus légère, non coupable.

Ne soyez pas impitoyable.

C'est vous que j'aime, mon époux ! »

Mais le comte reste implacable Et rien n'apaise son courroux.

A Calais, voici qu'il l'entraîne, Malgré les siens et leurs sanglots, Et que là, vengeance inhumaine !

Il l'abandonne au gré des flots ; A la lueur de deux falots.

Sans pain, sans pilote et sans voiles, La barque aux funèbres galops S'en va dans la nuit sans étoiles !

Le comte a lancé dans la mer La bague de leur hyménée.

Et passé dix anneaux de fer Aux dix doigts de la condamnée ; Au trépas fatal destinée Elle erre d'écueil en écueil.

Puis au large elle est entraînée, Vivante en ce flottant cercueil !

Bientôt la minuscule barque Est perdue en l'immensité, Pas un regard ne la remarque.

Rien ne répond au cri jeté. . .

O solitude ! Éternité D'angoisses tenant dans une heure !

Seul, par la vague au loin porté.

Un goéland parfois l'effleure.

I,A DAME AUX ANNELS I75

La malheureuse à tant de maux Pourrait mettre une fin rapide En s'élançant au sein des eaux ; Mais Dieu défend le suicide ; C'est Lui le maître, qu'il décide !

Lors, touché de son repentir, Saint Jacque en Galice la guide Et bientôt la fait atterrir.

Cependant, au fond de son âme.

Le comte ému fait un retour ; En songeant à la pauvre femme, Il sent renaître son amour.

L'éternel Juge aura son tour :

Pour quiconque fut inflexible Dieu lui-même restera sourd, Et ce jour-l4,sera terrible.

Alors, le comte épouvanté Comprend la grandeur de son crime ; La nuit, dans son sommeil hanté, 11 entend, il voit sa victime.

Livrée aux fureurs de l'abîme, Qu'est-elle devenue, hélas ^ Et, tout au remords qui l'anime, Il va la chercher ici-bas.

Pendant des mois, sur un navire,

Il affronte, il fouille les mers.

Mais sans rencontrer la martyre.

Sous les étés et les hivers

La tempête a bronzé ses chairs,

Ses cheveux sont blancs comme neige,

Mais, insensible aux maux soufferts.

Il répète : (( Où la trouverai-je î^ »

Dix ans de la sorte ont passé Et le comte toujours voyage, Indomptable, jamais lassé.

Un jour enfin, par un orage Vers la Galice au dur rivage II est brusquement assailli.

Et, seul échappé du naufrage.

Dans un monastère accueilli.

Or, une femme à tête blanche.

Aux yeux rayonnants de douceur, A son réveil vers lui se penche Et lui parle comme une sœur.

Est-ce hasard, rêve trompeur Qui trouble sa pauvre cervelle '^ Non, c'est le retour du bonheur, Car cette femme est Isabelle !

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