III. — GODEFROY DE BoUILLON
Ils se battent. Duel inégal et sauvage D'un enfant de quinze ans et d'un vieux chevalier : Contre Albert de Naniur qui le veut spolier Godefroy de Bouillon défend son héritage.
Frappant ferme, il reçoit plus d'un choc sans plier Et les juges du camp admirent son courage, Quand un coup formidable, à hauteur du visage. Brise en deux son épée avec son bouclier.
Vive Dieu ! La riposte est prompte, et l'adversaire, Par le pommeau de l'arme assommé, roule à terre ! Ayant ainsi prouvé son bon droit devant tous :
(( Vous êtes mon parent, la paix soit entre nous, Car ce qui m'appartient, dit l'enfant magnanime. J'aime mieux le donner que me souiller d'un crime. »
l88 CHANSONS DE GESTE
HÉLÈNE ET VALORÉ
La campagne est en fleurs, le mois de mai commence,
Et la lumière, comme une caresse immense
Eparse dans l'azur au matin d'un beau jour,
Enveloppe la terre et de joie et d'amour,
Baignant d'un tlot divin les êtres et les choses.
Dans le jardin royal tout parfumé de roses.
De verveine et de lys, où chaque goutte d'eau
Resplendit au soleil et devient un joyau,
Hélène aux blonds cheveux lentement se promène
En cueillant un bouquet frais éclos pour la reine ;
HÉLÈNE ET VALORÉ 1 89
Et là-bas, l'écuxer de Monseigneur Gauvain,
V'alorô, Hls du brave Amaury l'Angevin,
l']n la voyant venir si line et si jolie,
Au lieu d'appareiller ses faucons, les oublie !...
Lui, que nul autrefois ne trouvait en défaut.
N'est plus à ce qu'il fait ; son plus hardi gerfaut,
Son chasseur préféré, qu'il dressait avec joie,
Hier, à son appel, a fondu sur sa proie,
Mais il s'en est allé sans revenir au poing ;
Le jeune fauconnier est distrait à ce point.
Que lui-même en perdit un second par méprise !
Et plein du cher tourment qui le mélancolise
X'aloré suit des yeux, en retenant ses pleui^s,
La belle enfant qui vient et va, cueillant des fleurs.
l'out à coup, elle pousse un cri. S'étant penchée,
Pour déprendre sa robe aux rosiers accrochée.
Une épine profonde est entrée en sa chair.
L'écuyer pâle accourt, aussi prompt que l'éclair ;
Il extrait avec soin le dard de la blessure.
Et de peur cju'il n'y reste une matière impure,
11 y colle sa lèvre ardente et boit le sang...
Hélène a retiré son bras en rougissant.
— « Merci, dit-elle, assez ; votre zèle est extrême ! »
Mais lui, s'agenouillant : « Pardonnez, je vous aime ;
Je vous aime, et ce sang est comme une liqueur
Qui m'enivre l'esprit et m'enchante le cœur !
tgô Chansons de gëstë
— Cessez de tels propos, sinon à votre maître, Devant toute la cour je vous ferai connaître ! » A l'heure du repas, Valoré tremblait fort : Celle qu'il offensa dispose de son sort ;
Il suffit qu'elle dise un mot pour qu'on le chasse. Mais la belle n'a pas accompli sa menace, Et le pauvre écuyer revient de son émoi.
De Kerléon, un soir, on annonce un tournoi. Y manquer, les barons d'Artus n'entendent mie, Et chacun d'eux y doit conduire son amie. Gauvain, Gauvain surtout, à l'excès est joyeux. Car, très épris d'Hélène, il compte sous ses yeux Accomplir un de ces exploits qui par le monde Ont fait son nom fameux parmi la Table ronde. De tous ses écuyers il veut être entouré.
— (( Quant à toi, mon enfant, dit-il à Valoré, Soigne bien mes faucons surtout, en mon absence ! )) Et triste, Valoré se retire en silence.
Or, quelle joie il a, le lendemain matin.
D'apercevoir Hélène en entrant au jardin !
11 n'ose lui parler ; mais elle l'interpelle :
(( J'irais très volontiers à ce tournoi, dit-elle,
S'il se trouvait encore un chevalier pour moi. »
Un, justement, passait. — (( Pourriez-vous au tournoi.
Lui demande le page, emmener une dame?
HÉLÈNE ET VAI.ORE IQt
— C'est un honneur pour moi, certe, et je le réclame ! » Sur une mule blanche au front marqué de noir, Le chexalier courtois a fait la belle asseoir, Et, les rires sonnant dans la suite nombreuse, Ils sont partis au trot sur la route poudreuse.
Il réfléchit alors, le naïf écuyer,
Qu'à ses propres dépens il vient de travailler.
Il pleure, il se maudit ; loin d'elle il ne peut vivre,
lit sans mantel, à pieds, il se met à les suivre.
Insensible au soleil, à la soif, à la faim,
II court, il court, il court et les rattrape enfin.
Le chevalier lui dit : (( Entrez dans mon escorte. ))
Mais Hélène proteste, et rougit, et s'emporte ;
Et, malgré ce refus qui le fait tant souffrir,
Valoré derrière eux se remet à courir.
Essoufflé, ruisselant, aveuglé de poussière.
Il Court, il court toujours, déjà très loin derrière...
Accablé de chaleur, par ses houseaux blessé,
Il enlève sa cotte et marche déchaussé.
Le chevalier pour lui de rechef intercède ;
-Mais la belle défend de lui \'enir en aide,
Et c'est en vain qu'on prie, elle ne cède point.
Enfin, ils ont fait halte et l'enfant les rejoint.
Ses pieds saignent, sa face est de sueur trempée —
[g2 Chansons de geste
De sueur ou de pleurs... qui sait? — a Par mon épée,
S'écrie en s'indignant le chevalier, c'est mal,
Ce que nous faisons-là ! Je lui donne un cheval
Si vous ne l'amenez à cesser sa poursuite,
Et d'ici Kerléon il sera de ma suite. »
Hélène est descendue, et le prenant à part,
Son regard gravement plongé dans son regard :
— (( Pourquoi cette folie, et pensez-vous me plaire •-' Retournez sur vos pas, ou craignez ma colère. D'ailleurs, nous atteignons les bois, et forcément Vous nous perdrez, malgré tout votre entêtement. » Mais Valoré, tirant un couteau de sa gaîne :
— « Eh bien ! lorsque mes yeux ne verront plus Hélène, De l'arme que voilà, devant Dieu je le dis,
Je me tuerai, certain d'aller en paradis. Puisque je serai mort à mon amour tidèle !
— Si vous m'aimez au point de vous tuer, dit-elle. Il est d'autres façons de prouver votre amour. Tout près, ma sœur Biétrix habite, à Landemour ; » Et, lui donnant un pli caché dans son corsage :
(( Qu'elle fasse pour vous ce que dit ce message Et faites, vous aussi, ce qu'elle ordonnera. » Et Valoré, docile, obéit — et pleura.
Il s'est remis en route en songeant à sa belle ; A chaque pas qu'il fait et qui l'éloigné d'elle,