HELENE ET VALORE IQ
Il sent, martyre affreux, décroître sa vigueur;
Il lui semble à présent qu'il marche sur son cœur.
Ah ! ce tournoi maudit, qu'il y voudrait paraître,
Ecuyer de Gauvain, aux côtés de son maître.
Ou plutôt chevalier, et parmi les meilleurs.
Sous les yeux de l'ingrate insensible à ses pleurs !
Il entre à Landemour se soutenant à peine
Et remet à Biétrix le message d'Hélène.
Le chapelain surpris en lit le contenu :
« Dame, dit-il, voyez ce page à moitié nu.
Qui tombe exténué, que la sueur inonde ;
C'est lui que votre sœur aime le plus au monde.
Et, dit-elle, pas un ne le mérite mieux.
Affronts, dédains, tourments et brisements d'adieux.
Elle a fait tout souffrir à ce cœur en détresse.
Sans jamais lui laisser deviner sa tendresse.
Mais le jour est venu de le récompenser.
Couvrez-le d'autant d'or qu'il en peut dépenser,
Et comblez-le d'honneurs, votre sœur vous le mande ;
Plus vous ferez, et plus sa joie en sera grande ;
Et qu'armé chevalier il se rende au tournoi
Pour y jouter demain, sous les regards du roi. »
A la vitre déjà sourit l'aube vermeille.
Lorsque frais et dispos le chevalier s'éveille.
Ah ! que tout paraît beau quand oa se sent aimé !
On l'a vêtu de soie et richement armé, Et sur le destrier superbe qui l'emporte Il part, environné d'une brillante escorte. Et jamais on ne vit chevalier plus courtois !
Rose comme la fleur qui tremble dans ses doigts.
Rayonnante de grâce aux côtés de la reine
Qui se penche vers elle en souriant, Hélène
Au signal du tournoi pâlit, les yeux en pleurs,
En voyant Valoré qui portait ses couleurs
Entrer en lice avec toute la Table ronde.
Son angoisse est extrême et sa joie est profonde.
Elle passe de l'une à l'autre tour à tour :
Elle sait son courage égal à son amour ;
Mais s'il allait mourir en combattant pour elle^"
Quel éternel remords d'avoir été cruelle !
Cependant, Valoré joute superbement,
Et les vieux chevaliers, saisis d'étonnement,
Disent: (( Si Lancelot ne courait l'aventure.
Nous croirions qu'il combat caché sous cette armure ! ))
Déjà dix champions ont vidé les arçons ;
Le sol est tout jonché de débris, de tronçons ;
Il n'est arme qui tienne ou qui ne soit fêlée ;
Et, pour le reconnaître encor dans la mêlée,
Chaque dame dépouille une fleur, un atour.
Qu'elle remet en gage à son servant d'amour.
HÉLÈNE ET VALORÉ 195
Or, tandis que la fmile au passage l'acclame, Vaioré, dans les yeux où s'abreuve son âme Puisant une invincible et nouvelle vigueur, Termine le tournoi par un assaut vainqueur QuLfait son ennemi rouler dans la poussière. Quand le triomphateur a levé sa visière, Gauvain' le reconnaît et l'étreint dans ses bras : (( Gloire à toi, lui dit-il, tu nous surpasseras ! » Lui-même il le conduit à la reine, et Guinèvre, Ayant tendu sa main blanche et fine à sa lèvre, Fait par la belle enfant couronner le vainqueur, Car elle a deviné le secret de leur cœur Et de leurs doux aveux elle a l'âme charmée : (( Voici le bien-aimé par qui je suis aimée, )) Dit Hélène. — « Et mon vœu, c'est d'être votre époux, » Lui répond Vaioré qui reste à ses genoux.
De Monseigneur Gauvain jugez de la surprise ! 11 tient la tête basse et tord sa barbe grise, Confus d'être joué par les deux jouvenceaux. Le roi rit! Et Gauvain, en les voyant si beaux, Sentant qu'il a passé l'âge heureux où l'on aime : « Sire, mariez-les, je les dote moi-même ! ))
igÔ CHANSONS DE GESTE