‹ Chansons de geste. Préf. du vicomte E. Melchior de VogüéChapitre 49 sur 66 · LE RETOUR D'ISEULT · texte numérisé non relu

LE RETOUR D'ISEULT

Ce soir, j'ai l'âme triste, et s'il faut que je chante, Muse, tends-moi la coupe et sois mon échanson. Oh ! la mélancolique et tragique chanson, Qui vous poigne le cœur et sans cesse vous hante !

De tous les chevaliers que l'amour consuma. Plus brave que Tristan jamais ne fut au monde ; La reine la plus belle était Iseult la blonde. Et, du jour qu'elle vit Tristan, Iseult l'aima.

LE RETOUR D ISEULT \g-J

Un breuvage magique, absorbé par méprise, Pour la chute fatale avait lié leur sort, Et leur faute devait les conduire à la mort Par l'expiation qui les immortalise !

En ces âges lointains et presque fabuleux. Le roi .Marc, sans enfants, régnait en Cornouaille ; Comme le poids des ans courbait déjà sa taille, A Tristan, le plus brave entre tous ses neveux.

Il avait projeté de léguer sa couronne ; Mais ses barons disaient, menaçants et jaloux : (( Prenez femme, seigneur, hormis un fils de vous. Nous ne voulons pour chef ni Tristan ni personne ! »

Un matin de printemps que le ciel était clair Et que le flot chantait en mourant sur la dune. Soucieux, à l'écart de leur foule importune, Le roi s'était assis en face de la mer ;

igS CHANSONS DE GESTE

Quand dans l'azur limpide il vit deux hirondelles Qui, frôlant sa fenêtre en leur rapide essor, Laissèrent devant lui tomber un cheveu d'or Qu'elles se disputaient à grands battements d'ailes.

Et montrant le cheveu lumineux et charmant : (( Mes barons, cria-t-il, allez, cherchez la fée De qui vient ce fil d'or ; quand vous l'aurez trouvée. De la prendre pour femme ici Je fais serment ! ))

Mais nul n'osait tenter l'impossible aventure. — « Par grand amour pour vous, dit Tristan, moi j'irai Fouillant tous les pays du monde, et je mourrai Ou vous amènerai la belle, je le jure ! »

Sur un léger vaisseau par la brise emporté A travers l'océan Tristan s'est mis en quête ; Il cingle plein d'espoir, quand par une tempête A la. côte d'Irlande il est soudain jeté.

Un monstre a dévasté l'île qu'il terrorise, Et chacun en tremblant s'éloigne de ses bords; Le roi voit reculer ses guerriers les plus forts. Bien que sa fille Iseult au vainqueur soit promise.

Page 1