Il n'y aura pas de jour où je ne pleure ta perte
Les leur dirai étranges et cruelles :
Mort est Roland, qui fit tant de conquêtes!
Vont contre moi se révolter Saxons,
Hongrois, Bulgares, et tant de gens adverses,
Romains, Pouillains, et tous ceus de Palerme, : Et ceus d’Afrique, et ceus de Califerne.
Lors s'accroitront mes peines, mes souffrances;
Qui guidera mes osts comme celui
Qui tous les jours était à notre tête ?
Eh ! France douce, comme tu restes veuve!
Si grand deuil ai que je ne voudrais être!. »
Sa barbe blanche il commence à tirer,
Et à deus mains les cheveus de sa tête.
Cent mille Francs s’en pâment contre terre.
« Ami Roland, que Dieu t'en récompense!
L'âme de toi en paradis soit mise !
Qui t'a tué, France douce a honnie.
Si grand deuil ai que je ne voudrais vivre, Quand ma maison pour moi reçoit la mort.
Me donne Dieu, le fils sainte Marie,
Avant que vienne ? aus maîtres ports de Cize, Que de mon corps l’âme fût séparée,
Entre les leurs fût appelée et mise,
Et ma chair fût auprès d’eus enfouie. »
1. C'est-à-dire : « que je voudrais ne pas être. » 2. Avant que je vienne.
Pleure des yeus, sa blanche barbe tire.
Et dit duc Naimes : « Or a Charles grande iret. »
« Sire empereur, ce dit Geoffroi d'Anjou, Cette douleur ne démenez si fort !
Par tout le champ faites chercher nos gens, Que ceus d'Espagne en bataille ont occis ;
En un charnier commandez qu’ils soient mis. » Ce dit le roi: « Sonnez-en votre cor. »
Geoffroi d'Anjou a son clairon sonné ; Français descendent ?, Charles l’a commandé.
Tous leurs amis, qu'ils y ont morts trouvés, Dans un charnier sitôt les ont portés.
Beaucoup y a d'évêques et d'abbés,
Moines, chanoines et prêtres tonsurés :
Les ont absous et bénis de par Dieu, Myrrhe et encens y firent allumer,
Et bellement tous les ont encensés ;
En grand honneur, puis, les ont enterrés.
Les ont laissés ; qu’en feraient-ils de plus ?