‹ Chansons de geste. Roland. Aimeri de Narbonne. Le couronnement de Louis. Traduction de Léon ClédatChapitre 173 sur 334 · PROCÈS ET CHÂTIMENT DE GANELON · texte numérisé non relu

PROCÈS ET CHÂTIMENT DE GANELON

L'empereur Charles est retourné à Aix,

Et Ganelon, mis en chaînes de fer,

En la cité est devant le palais.

* À un poteau l'ont attaché les serfs,

Les mains lui lient à courroiës de cerf,

À coups de cordes et de bâtons le battent :

N'a mérité qu'autre salaire y ait.

En grand douleur là il attent son plaid.

Il est écrit en l’ancienne geste

Que Charles mande hommes de plusieurs terres.

Assemblés sont à Aix à la chapelle ;

C'était grand jour, et c'était haute fête,

Celle, dit-on, du baron saint Silvestre.

Dès lors commence le plaid et le procès

De Ganelon, qui trahison a faite.

L'a fait traîner devant soi le roi Charles.

« Seigneurs barons, ce dit Charles le roi, De Ganelon me jugerez le droit!

Fut à l’armée en Espagne avec moi,

Il m’enleva vingt mille de mes Francs,

Et mon neveu que jamais ne verrez,

Et Olivier, le preus et le courtois ;

Les douze pairs a trahis pour de l'or. »

Dit Ganelon : « Bien dirai vérité !

En mon avoir Roland m'avait fait tort,

Et je cherchai et sa perte et sa mort.

Mais trahison n'en reconnais aucune. »

Répondent Francs : « Nous en tiendrons conseil. »

Devant le roi là se tint Ganelon :

Corps a gaillard, belle couleur aus joues ; S'il fût loyal, bien eût semblé baron.

Voit ceus de France, tous les juges du roi, Et près de lui trente de ses parents ;

Lors s’écria à haute et forte vois :

« Au nom de Dieu, entendez-moi, barons !

Je fus en l'ost avec notre empereur,

Je le servais avec foi et amour.

Or son neveu en grand haine me prit,

Me condamna à mort et à douleur :

Envoyé fus au roi Marsilion !,

Perdu j'étais si je n’avais su faire !

Je défiai Roland le combattant,

1. C'est-à-dire : « il me condamna à mort en me faisant envoyer vers Marsile. »

Et Olivier et tous leurs compagnons :

L’entendit Charles et ses nobles barons.

Vengé m'en suis, mais n’y a trahison. »

Répondent Francs : « À conseil en irons. »

Ganelon voit que son grand plaid commence, De ses parents avait près de lui trente :

Ÿ en a un que les autres écoutent,

C'est Pinabel du château de Sorence.

Bien sait parler, belles raisons donner,

Et il est bon pour ses armes défendre.

Ganelon dit : « En vous j'ai confiance, Délivrez-moi de mort et de danger. »

Dit Pinabel : « Je m'en vais vous sauver.

S'il est Français qui vous condamne à pendre, En quelque endroit qu'aus prises l’on nous mette, À coups d'épée il sera démenti. »

Et Ganelon à ses pieds s’est jeté.

Normands, Français, sont entrés en conseil, Et Poitevins, Saxons et Bavarois ; Beaucoup y a d’Allemands et Thiois ;

Sont ceus d'Auvergne les plus conciliants, Pour Pinabel se montrent plus courtois,

Dit l’un à l’autre : « Mieus vaut en rester là. Laissons le plaid, et demandons au roi

Que Ganelon acquitte cette fois;

Puis, qu'il le serve avec amour et foi.

Mort est Roland, plus ne le reverrez,

Ne reviendra pour or ni pour avoir !.

Moult serait fou qui pour lui se battrait. » Pas un n'y a qui ce conseil n’approuve, Hors seul Thierry, le frère de Geoffroi.

À Charlemagne retournent ses barons, Disent au roi : « Sire, nous vous prions Que clamiez quitte le comte Ganelon,

Puis qu'il vous serve avec foi et amour; Laissez-le vivre, car moult est gentilhomme.

Mort est Roland, plus ne le reverrons,

Pour rien au monde ne le recouvrerons. »

Ce dit le roi : « Vous êtes mes félons! »

Quand Charles voit que tous lui ont failli,

IT a baissé la tête et le visage:

Du deuil qu'il a durement se lamente,

Mais devant lui voici que vient Thierry,

Frère à Geoffroy, à un duc angevin :

Maigre eut le corps, et grêle et allongé, Noirs les cheveus et un peu brun le front; N'est guère grand, mais trop n'est point petit.

1. C'est-à-dire : « rien au monde ne pourra le faire revenir. »

Courtoisement à l'empereur a dit :

« Beau sire roi, n'ayez point de souci!

Bien vous savez que moult vous ai servi ; Par mes ancêtres j'ai le doit d'être ici.

Quoi que Roland à Ganelon ait fait, Votre service l’aurait dù protéger.

Mais Ganelon, le félon, l'a trahi,

Et il s’en est devant vous parjuré.

Mon jugement est qu’on le pende et tue, Et que son corps en soit jeté aus chiens, Comme félon qui félonié fit.

S’il a parent m'en veuille démentir,

Avec l'épée, que j'ai ceinte au côté,

Mon jugement suis prêt à soutenir. »

Répondent Francs : « Moult vous avez bien dit. »

Devant le roi est venu Pinabel.

Est grand et fort, courageus et agile :

Celui qu'il frappe a bien fini son temps.

I dit au roi : « Sire, vôtre est le plaid ; Commandez donc que tel bruit il n’y ait ?.

Je vois Thierry qui jugement a fait; Je le démens, contre lui m’en battrai. »

Remet à Charles son gant de peau de cerf.

Dit l'empereur : « Otages donnerez. »

Trente parents le sont pour Pinabel 3.

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