‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 10 sur 249 · LA LORETTE · texte numérisé non relu

LA LORETTE

Prudes sournoises ,

Vertus bourgeoises , Qui des attraits ignorez tout le prix ,

Arrière, arrière,

Pauvreté fière, Je suis lorette, et je règne à Paris.

Humble grisette au bonnet populaire , Aux doigts meurtris au nocturite travail.

Va , tu n'es plus qu'une ombre séculaire , Éloigne-toi , ma chère, tu sens Tail !

Ma pauvre fille,

De ta famille Tu crains toujours les reproches grossiers ;

Chez moi , ma mère ,

Pour se distraire , Fait la cuisine et vernit les souliers.

Loin de la tourbe immonde et prolétaire , Je place haut mon palais passager ; Terme nouveau , nouveau propriétaire , Nouvel amour; en tout j'aime h changer.

Oiseau volage.

Sur mon passage , A chaque fleur j'arrête mes désirs ;

Et puis, frivole.

Mon cœur s'envole Sous d'autres cieux chercher d'autres plaisirs.

Je ne vis pas des soupirs de la brise , De l'air du temps, de la manne du ciel ;

Non, non, je vis de l'humaine bêtise

Vous le voyez , mon règne est éternel !

Enfant crédule,

Vieux ridicule.

Gueux ou banquier, payez , payez , mon cher :

L'un, mes toilettes,

L'autre, mes dettes.

Vous , mes diners , vous , mes chemins de fer !

CHANSONS. 2i

Chacun de vous y marquant ici sa place , D'un souvenir a couronné mon char :

Je vois Alfred dans cette armoire à glace, Ce canapé me représente Oscar.

Voici le cadre

De mon vieux ladre y Le bracelet de mon petit futur,

La croix bénite

Du bon jésuite , Le lit d'Octave et le portrait d'Arthur.

Mon mobilier, c'est ma biographie , Qui doit finir au Mont-de-Piété ; Et chaque objet, incident de ma vie.

Me dit encor le prix qu'il m'a coûté.

Jeunes prodigues ,

Combien d'intrigues Pour exciter vos folles vanités !

Que de caresses,

Que de tendresses , Pour réchauffer vos cœurs , vieux députés !

Mieux que Guizot, de ma diplomatie Je sais partout étendre les filets , Sauver le Turc sans froisser la Russie , Flatter l'Espagne et conserver l'Anglais ;

Être rieuse Et vaporeuse , Aimer le calme, et puis la Maison d'Or; Être classique

Et romantique , Aimer Ponsard et sourire à Victor.

Sur le carré d'une antichambre étroite , Discrètement introduire , le soir, L'artiste à gauche et le lion à droite. Quand le banquier attend dans mon boudoir .

Voilà ma vie ,

Et mon génie; Je sais partout être aimable à la fois ;

Et chacun pense ,

En conscience, Tromper un sot.... ils ont raison tous trois f

Dieu ! les bons tours , les plaisantes histoires ! Les beaux romans, comme on n'en écrit pas! Je veux un jour rédiger mes mémoires , A la façon d'Alexandre Dumas!...

Les cavalcades ,

Les mascarades Se croiseront sur vélin illustré.

Et puis les bustes

Des fous augustes , Abd-el-Kader, Pritchard et Pomaré !

Les gais propos, les châteaux en Espagne, A deux, le soir, au bord du lac d'Enghien... Puis , les soupers ruisselants de Champagne , Et les chansons qui ne respectent rien ! . . .

Je suis coquette , Je suis lorette ,

Reine du jour, reine sans feu ni lieu !

Et bien j'espère

Quitter la terre En mon hôtel peut-être en THôtel-Dieu.

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