LA NACELLE
Que ta main nous guide , Nocher trop prudent.
Ramons en fendant Ce courant rapide :
Nous voulons revoir La rive lointaine Où fut notre peine , Où fut notre espoir.
Vogue , ma nacelle !
Remontons le cours
De nos ans , ma belle , Et de nos amours.
Les (leurs que tu sèmes , Nous les enfermions Quand nous nous aimions , L'ignorant nous-mêmes.
Ah ! qu'ils étaient doux, Les jours d'innocence, Les jours de l'enfance , Qui sont loin de nous !
Vogue , ma nacelle !
Remontons le cours De nos ans , ma belle , Et de nos amours.
Puis, nous ëpelâmes Le doux nom d'amour, Qui devait un jour Mêler nos deux âmes.
Rien que pour te voir Je trompais mon père ; Tu trompais ta mère Pour me recevoir.
Vogue , mû nacelle !
Remontons le cours De nos ans , ma belle , Et de nos amours.
Combien de prudence !
Que de soins gardés !
Nous étions guidés Par notre ignorance.
A quoi m*ont servi Mes vingt ans fidèles?
L'Amour a des ailes, Et tu Tas suivi.
Vogue, ma nacelle !
Remontons le cours De nos ans, ma belle.
Et de nos amours.
Ton bras se fatigue , Imprudent nocher ; Tu ne peux toucher L'écumeuse digue.
Livre aux flots confus Ta rame lassée ; La rive passée Ne s'aborde plus.
Vogue , ma nacelle !
Descendons le cours De nos ans , ma belle , Et de nos amours.
PERE «APUCIIV.
Vous qui confessez ma femme , Comme un petit saint,
Que pensez-vous de son âme , Père capucin ?
Pour pouvoir mieux parler d'elle , Mettons-nous sous la tonnelle.
— Soit, mon gros Lucas, Mais je ne parlerai pas.
— Approchez-vous de la table , Et puis commencez :
Voyons, ma femme Que diable
Vous la connaissez !
Parlez; je suis tout oreilles
Débouchons ces deux bouteilles.
— Soit, mon gros Lucas ; Mais je ne parlerai pas.
— Bien qu'elle se dise blanche Comme le coton ,
Elle n'avait pas, dimanche,
L'absolution.
Le cas était donc bien grave?...
Si nous goûtions de ce grave?
— Soit, mon gros Lucas; Mais je ne parlerai pas.
— La colère et la paresse Ne sont pas son fait.
Elle est toujours à la messe :
Qu'a-t-elle donc fait?
Allons, pas tant de vergogne
Vous préférez le bourgogne ?
— Oui , mon gros Lucas ; Mais je ne parlerai pas.
— Après tout, que nous importe?
Que nous sommes fous !
Regardez : je ne m'en porte
Pas plus mal, ni vous.
Allons, je bats la campagne....
Qu'on apporte du Champagne !
— Soit , mon gros Lucas ; Mais je ne parlerai pas.
Pourtant, tu le veux; écoute,
Mon pauvre Lucas :
Ta femme — Non. Je m'en doute ;
Ne le dites pas.
Mettons que c'est la colère ; A ta santé, mon compère.
— Soit, mon gros Lucas; Buvons et ne parlons pas.