‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 105 sur 249 · L AVEU · texte numérisé non relu

L AVEU

Il faut donc que Ton te dise Ses pensers de chaque jour?

Ne crains-tu pas ma franchise , Toi, qui craignais mon amour?

Vous l'avez voulu, ma mie, Et je remplis votre vœu ; Ma prudence est endormie ; Je vais vous faire un aveu :

Il est au monde une femme , Et c'est une autre que toi , Qui fait naître dans mon âme * Un puissant et doux émoi.

La faute en est à l'absence ; Pourquoi m'avoîr délaissé?

Il fallait la souvenance Après le bonheur passé.

Elle prend ici la place

Que tu tenais autrefois ;

ta

Elle m'apporte ta grâce ; Tu me parles par sa voix.

Sans toi , la vie était rude ; Elle sait rendre aujourd'hui Le monde à ma solitude , Et le chaime à mon ennui.

Quand je la vois apparaître A rhorizon du chemin , Un frisson prend tout mon être ; Ma fortune est dans sa main.

J*y voudrais lire d'avance Tout ce qu'elle tient d'espoir ; Adieu , chagrin de l'absence !

Salut , plaisir du revoir !

Regarde là-bas : c'est elle.

' Qu'elle marche à petits pas !

La voici : dis -moi , ma belle , Ne la reconnais -tu pas?

Celle qui frappe à ma porte Et dont je suis tant épris...

C'est la duègne qui m'apporte Les billets que -tu m'écris.

DES BETISES.

Chante -nous quelque bêtise.

— Soit : c'est comme il vous plaira Voulez-vous que je vous dise Une scène d'opéra,

Des chansons, des gaillardises, Ou des couplets langoureux?

Il faut dire des bêtises , Pour passer une heure ou deux.

Voulez-vous des ëpigrammes , Des cancans qu'on dit tout bas?

Non, rassurez-vous, mesdames, On ne s'y risquera pas.

Quand on mange des cerises Les noyaux sont dangereux....

Il faut dire des bêtises , Pour passer une heure ou deux.

D'ailleurs, les maris eux-mêmes

Ont été trop chansonnés ;

Us ont pour eux les baptêmes ,

Les visites , les dînes ;

Puis, quand leurs femmes sont grises.

Us ont des moments heureux....

Il faut dire des bêtises ,

Pour passer une heure ou deux.

Le sexe est d'une faiblesse Difficile à concevoir.

Car notre amoureuse espèce N'est pas toujours belle à voir.

Les fabricants de chemises ' Doivent être courageux ....

Il faut dire des l)étise5 , Pour passer une heure ou deux.

L'Amour est un dieu folâtre

(Jui cause bien de l'ennui ,

Car le roman , le théâtre ,

Ne s'occupent que de lui.

Nous avons tous des marquises

Dont nous sommes amoureux —

Il faut dire des bêtises,

Pour passer une heure ou deux.

Les murs se couvrent d'affiches ; En voici pour tous les goûts :

Des dentistes , des caniches , Des casinos à cent sous.

Les nymphes n'y sont admises

Qu'en costumes rigoureux

Il faut dire des bêtises ,

Pour passer une heure ou deux.

D'une certaine Andalouse Quatre amants cherchaient la main ; C'est le plus vieux qui l'épouse ; Ils sont dix le lendemain.

Lorsque les places sont prises,

Les assiégeants sont nombreux

Il faut dire des bêtises ,

Pour passer une heure ou deux.

Parler est la grande affaire ; Langue vaut mieux que raison ; C'est par là que ma portière Conduit toute la maison.

Les avocats aux assises Ont les poumons vigoureux — Il faut dire des bêtises , Pour passer une heure ou deux.

Une famille est malade ;

Hippocrate a réfléchi :

« Monsieur, cloîtrez-vous à Bade;

Madame, allez à Vichy.

Nous traitons toutes ces crises

Par la distance et les -jeux.... »

Il faut dire des bêtises ,

Pour passer une heure ou deux.

J*en ai dit assez, je pense.

Et vous le pensez aussi.

Toi , qui chantes la romance , Viens me remplacer ici.

On demande que tu dises

Tout ce que tu sais de mieux

Il faut dire des bêtises,

Pour passer une heure ou deux.

LE FOU GUILLEAU.

Un soir , on frappe à la cabane Que Jacque, avec sa femme Jeanne, Habite seul au fond des bois :

« Entrez! » répondent les deux voix.

Sur la porte , un vieillard se penche ; Il a longue moustache blanche ; Ses habits tombent en lambeaux ; Il tient à la main ses sabots.

Il dit : « C'est ici la chaumière Qu'habitait, du temps de la guerre,

Jean Guilleau; qu'est-il devenu?

— Nous ne l'avons jamais connu.

— Mais sa femme Elle était si bonne!

On l'appelait la Bour{jui{jnonne ;

Vous vous la rappelez ? — Mais non ; Nous ne connaissons pas ce nom.

— Deux enfants formaient leur famille : Jeanne- Marie était leur fille ; Serait-elle partie aussi?

— On ne l'a jamais vue ici.

— Mais vous avez entendu dire Qu'autrefois, du temps de l'empire, Le garçon Guilleau s'enrôla? "

— On ne nous a pas dit cela.

— Eh bien, Guilleau, c'était mon père; La Bourguignonne était ma mère ; Jeanne-Marie était ma sœur,

Et j'ai servi sous l'empereur.

J'ai bien souffert pour ma patrie; J'arrive de la Sibérie, Et je retrouve ma maison Après quarante ans de prison.

Mais ma maison n'est plus la même ; Elle a perdu tout ce que j'aime.

Mon Dieu, que vais-je devenir?

Mieux valait ne pas revenir.

— Allez-vous-en jusqu'à la ville ; Là, vous trouverez un asile.

Il ne sied pas aux indigents De venir déranger les gens.

Là , vous vous ferez reconnaître ; On saura qui vous pouvez être, Et, quand vous serez reconnu, L'hôpital est fort bien tenu. » —

Le lendemain, près de Téglise, Un mendiant à tête grise Tendait la main au voyageur.

En lui parlant de Tempereur. .

Il contait toujours des histoires De batailles et de victoires , Et tous les enfants du hameau L'ont appelé le fou Guilleau.

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