LES HEUREUX VOYAGEURS
Agitez vos houppes de laine , Secouez l'or de vos grelots poudreux.
Chevaux de montagne et de plaine Qui conduisez des couples amoureux !
Nous sommes deux dans la nature , Nous sommes deux qu'unit un doux penchant ,
Et nous courons à l'aventure Après l'aurore et le soleil couchant.
C'est le romanesque voyage, Le grand projet longtemps élabore;
Sur notre front pas un nuage « Pas un souci dans le ciel azuré!
Plus près , ma nouvelle épousée ; Prends sur mon sein la place que je veux ;
Que ton épaule soit posée Sur ce coussin qui sied à tes cheveux.
Ouvre les yeux , lève la tête ; Prends mes baisers, prends, tu me les rendras.
Que le passant naïf s'arrête A regarder le collier de nos bras.
Ne cache pas la violence De ce désir que ton regard trahit;
Qu'il éclate avec insolence ; Que les jaloux en pleurent de dépit 1
Mais non ! que le vent leur envoie Quelques parfums dérobés à nos fleiurs ,
Avec une part de la joie Dont le trop plein s'épanche de nos cœurs.
Soyez heureux par notre faute , Indifférents qui passez près de nous;
-Que notre bonheur soit votre hôte ; A son foyer vous vous chaufiFerez tous !
Où portes-tu tes rêveries , Vieux laboureur jaloux de tes voisins?
Que l'eau visite tes prairies; Que le soleil fréquente tes raisins !
Salut à la laitière blonde !
Gomment, si tard, traversez-vous les bois?
Que votre vache soit féconde , Et que son lait sème l'or sous vos doig^ ! •
Salut au postillon rapide , Au voiturier sur son siège endormi!
Bonsoir, berger, sorcier candide , Regarde -nous avec un œil ami.
Bonsoir, les fillettes rieuses , Les beaux garçons ; regardez donc ici ,
Vous, inquiets, vous, curieuses....
Nous nous aimons; vous aimerez aussi.
Et vous, fleurs des champs, fleurs des villes. Blés frémissant au souffle des vents doux.
Arbustes aux tiges mobiles , N'avez-vous pas vos amours comme nous?
0 ma charmante , écoute , écoute ; Comme le ciel, ma raison est en feu...
Que vois-je?. . . Au détour de la route , Un mendiant.... Arrêtons- nous un peu;
Et que longtemps il se souvienne Des voyageurs joints par un doux penchant,
Qui mirent leur main dans la sienne , I3a jour d'été, par le soleil couchant.
Agitez vos houppes de laine; Secouez l'or de vos grelots poudreux,
Chevaux de montagne et de plaine Qui conduisez des couples amoureux!
LA VIGXE VENDANGEE
Trois jours le raisin a bouilH Au sein de la cuve profonde.
Le vigneron lâche la bonde , Et le vin brûlant a jailli.
Enfants, votre épaule est chargée Du plus précieux des fardeaux ; Allez ; remplissez les tonneaux ; La vigne est vendangée.
Laissez faire le vin nouveau ; Il travaille encore et fermente , Rejetant sa lave écumante Et baissant son propre niveau.
CH AN s OINS. 285
Il se purge de nos souillures ; Comme le cœur loyal et sain , Il sait repousser de son sein Les écumes impures.
O vin ! un jour tu partiras A travers les mers azurées , Pour porter aux froides contrées Un rayon de nos doux climats.
Ainsi , l'œil vif et le pied leste , S'en vont les voyageurs joyeux ; Ils font en chantant leurs adieux ; C'est la douleur qui reste.
.]'ai voulu seul et d'un pas lent ' Revoir la vigne dépouillée ; Une brume froide et mouillée L'enveloppait d'un crêpe blanc.
C'était une mère privée Des bruns enfants qu'elle allaitait; L'oiseau qui dans le bois chantait A perdu sa couvée !
Pourquoi faut-il entretenir La blessure qu'on sait mortelle ?
Toujours une douleur nouvelle Ramène un ancien souvenir. C'est elle encor, mais bien changée ; Nos saisons n'ont pas de retour.
Envolez-vous, mes chants d'amour :
La vigne est vendangée.