MACADAM
Il faut que ma colère éclate :
J*ai traversé le boulevard; Me voilà fait comme un canard...
Pardon ^ je crois que je me flatte.
Quel est cet affreux badigeon?
Gomment nommez- vous ce mélange De sable , de pierre et de fange , Qui semble un produit de Dijon?
Macadam, patron de la boue.
Reçois cette chanson d'hiver D'un piéton crotté qui te voue A tous les diables de l'enfer !
Il nous vient de l'Ecosse antique, Ton vieux système recrépi ; La banque du Mississipi Sortait de la même boutique.
Pourtant, je dois le confesser.
Tu nous fais voir des choses neuves ; Paris a maintenant dix fleuves , Et pas un pont pour les passer !
Macadam , patron de la boue , Reçois cette chanson d'hiver D'un piéton crotté qui te voue A tous les diables de Tenfer !
Quelquefois , le long du rivage , Je chemine, cherchant un gué;
GHAÎ^SOINS. 307
Je vois le peuple tariste ou gai Qui tourne ou force le passage.
Les uns marchent sur les talons.
Les autres enfoncent leurs pointes i £t moi , Tœil fixe et les mains jointes , Je me dis : « Il le faut , allons ! »
Macadam , patron de la boue , Reçois cette chanson d'hiver D'un piéton crotté qui te voue  tous les diables de l'enfer !
Combien j'ai vu de pauvres dames
Relever leurs jupons bouffants ,
Et dresser leurs petits enfants
A ce métier d'hippopotames !
Puis , quand ils sont au beau milieu ,
Voici les équipages... gare!
Tout s'embourbe dans la bagarre...
Ils sont sauvés , merci , mon Dieu !
Macadam , patron de la boue , Reçois cette chanson d'hiver D'un piéton crotté qui te voue A tous les diables de l'enfer !
Oui , je le sais , vous êtes riches ,
Vous avez des chevaux de choix,
£t , sans y penser , je le crois ,
Vous éclaboussez les caniches.
Au moins, du haut de vos coussins,
Regardez en bas , je vous prie ;
Messieurs de la cavalerie,
Vous oubliez les fantassins.
Macadam , patron de la boue , Reçois cette' chanson d'hiver D'un piéton crotté qui te voue A tous les diables de Tenfer !
Si j'étais peintre ou statuaire,
Je représenterais Paris
S 'élevant seul sur les débris
Des vieilles cités de la terre.
Ses traits seraient nobles et beaux ,
Il aurait le geste suprême ;
Son front ceindrait le diadème ,
Et ses pieds auraient des sabots.
Macadam , patron de la boue , Reçois cette chanson d'hiver D'un piéton crotté qui te voue A tous les diables de l'enfer !
Eh quoi ! je parle de statue?
C'est la tienne qu'on dressera :
Je la vois, devant l'Opéra, De ton manteau jaune vêtue.
Les cochers et les décrotteurs Te devaient certes cette offrande , Et, sur le socle, je demande A graver ces couplets vengeurs.
Macadam , patron de la boue , Reçois cette chanson d'hiver D'un piéton crotté qui te voue A tous les diables de l'enfer !