NUIT D'ÉTÉ
La chaleur du jour est calmée ; Viens goûter, ô ma bien -aimée,
La nocturne fraîcheur.
L'air plein de parfums nous enivre; C'est l'heure où Ton éprouve à vivre
Une extrême douceur.
Regarde : la hine arrondie S'élève comme un incendie
Au-dessus du coteau ; Elle effleure le gazon pâle.
Et donne des teintes d'opale
Aux murs du vieux château.
Quel silence ! allons sous la voûte De ces noirs marronniers... Écoute :
Ce bruit... n'entends-tu pas?
Non , c'est le grillon qui s'attarde , La blanche phalène... Regarde :
Ne vois-tu rien là-bas ?
Ne vois-tu pas des formes blanches
Glisser deux par deux sous les branches ,
En se tenant ainsi?
Inclinons-nous , ce sont les âmes Des seigneurs et des nobles dames
Qui s'aimèrent ici.
Oh ! qu'ils sont pâles , les ancêtres ! Un jour pourtant de nouveaux maîtres
Les auront à leur tour , Ces mystérieuses allées, Ce château , ces nuits étoilées ,
Et ces fièvres d'amour.
Ah ! si , pour un dessein semblable , Ils vont, à l'heure favorable,
Par le même chemin , S'ils se penchent au pied d'un arbre, Pareils à des groupes de marbre ,
Et la main dans la main,
Que , touchés de notre prière , Ils daignent jeter en arrière
Un regard attristé; Ils verront passer nos deux ombres , Blanches sous les marronniers sombres ,
Par une nuit d'été.
MON OXCLE GASPARD
Mon Dieu, quelle affaire!
Voyez- vous les coups du sort?
Rien n'est éternel sur terre :
Mon oncle Gaspard est mort !
Rangé, modeste, économe »
Il n'avait pas un défaut; Il est mort un peu trop tôt :
Il était si galant homme !
Bon parent, riche rentier, Sensible célibataire ,
Fort propriétaire...
Il m'a fait son héritier.
Mon Dieu , quelle affaire !
Voyez-vous les coups du sort?
Rien n'est éternel sur terre :
Mon oncle Gaspard est mort !
Pauvre ami , tu peux m'en croire , Je ne serai point ingrat; Je signerais un contrat Pour honorer ta mémoire.
Ton respectueux neveu Va faire à ta gouvernante
Cent écus de rente , Pour remplir ton dernier vœu.
Mon Dieu , quelle affaire !
Voyez-vous les coups du sort ?
Rien n'est éternel sur terre : ^
Mon oncle Gaspard est mort !
Je veux, en touchant mes termes, Te pleurer tous les trois mois ; Je veux pleurer chaque fois Qu'on me soldera mes fermes.
Ému de tant de bienfaits , J'aurai des douleurs intimes,
En palpant les primes Des Strasbourg que tu m'as faits.
Mon Dieu , quelle affaire !
Voyez-vous les coups du sort ?
Bien n'est éternel sur terre :
Mon oncle Gaspard est mort !
Toi que l'on croyait avare , Tu thésaurisais pour moi ; Tu ne sauras pas l'emploi Qu'à ton argent je prépare.
Par conscience , je veux N'en pas conserver un zeste,
Et léguer le reste  mes coquins de neveux.
Mon Dieu , quelle affaire !
Voyez-vous les coups du sort?
Rien n'est éternel sur terre ; Mon oncle Gaspard est mort !
C'est horrible 9 quand je pense Que, jusqu'au dernier moment, On pouvait impunément Le rendre à mon espérance.
C'en %5t fait : il a vécu ; Mais son image vivante
Me sera présente Jusqu'à mon dernier écu.
Mon Dieu , quelle afïaire !
Voyez-vous les coups du sort?
Rien n'est éternel sur terre :
Mon oncle Gaspard est mort !