ELLE
Mes amis, ce chant est pour elle;
Qu'il vole comme une étincelle ,
Au loin porté par vous !
Vous le lui chanterez peut-être ;
Mais vous ne pourrez la connaître ; N'en soyez pas jaloux.
Son nom , nul ne le sait au monde , Ni si sa tête est brune ou blonde ,
Ni ses yeux noirs ou bleus :
Qu'importe à vous comme à moi-même?
Ce n'est pas chez elle que j'aime
Des yeux ou des cheveux.
Ce n'est pas pour sa taille exquise Que mon culte la divinise,
Ni pour son doux maintien ; Ce n'est pas pour son cou d'albâtre , Mais pour son cœur^ qui ne sait battre
Qu'à l'unisson du mien.
C'est pour les larmes, ondes pures, Qu'elle verse sur mes blessures ,
Pour son rire embaume , Pour cette douceur égoïste, Que je lui dois et dont j'existe.
De me savoir aimé.
Car mon orgueil est d'un sauvage ; Je ne permets pas de partage
Où je me livre entier.
Si je venais à douter d'elle , Je saurais , esclave rebelle ,
La fuir et l'oublier.
Ma vie est soudée à la sienne; Il faut qu'intact elle maintienne
Le dépôt de ma foi.
Son souffle est Tair qui me fait vivre , Son àme , ouverte comme un livre ,
Son âme est toute en moi.
Or, mes amis, je le demande, Qu'importe à ma vanité grande
Sa mise ou sa beauté?
Que me fait la chair ou la toile Qui sert de prison à l'étoile
De ma divinité?
Qu'il soit de porphyre ou de pierre , C'est la ferveur de la prière
Qui consacre Fautel.
Et maintenant y qu'elle soit laide!
Je l'accorde , si je possède
Ce qu'elle a d'immortel.
Comme elle est, je l'aime et l'honora; Je l'aimerais plus laide encore
Eh bien, que direz-vous, Lorsque vous saurez qu'elle est belle Comme un marbre de Praxitèle ,
Belle à vous rendre fous?