SUPPOSITION
Vous êtes triste , mon amie ;
Triste, pourquoi?
Le bonheur vous tient endormie ,
Écoutez-moi :
Vous êtes jeune, et je suppose
Que ving^ ans , c'est si peu de chose ,
Soient révolus :
Je suis ridé , ma tête est blanche ; Votre corps moins souple se penche;
Nous n'aimons plus.
Alors , un soir, un soir d'automne ,
Je vous revois , Nous sommes vieux, vous êtes bonne
Gomme autrefois.
Je prends votre main dans la mienne.
Et je vous dis : « Qu'il vous souvienne
Des jours passés ,
Quand jeunes et libres ensemble v
Ma voix s'éteint, votre main tremble;
Vous rougissez.
CHANSONS. a8t
Et pourtant ma phrase s'achève :
« Vous souvient-il Combien nos cœurs avaient de sève
En notre avril?
Combien nous étions l'un à l'autre , Et quel bonheur était le nôtre,
O mon trésor !
Lorsqu'une commune pensée Tenait notre vie enlacée
A son fil d'or? »
Alors, je veux. aussi le croire,
Votre œil pâli Retrouve une larme , en mémoire
D'un long oubli.
Et vous me dites : « Laissez laisse
Notre amour et notre jeunesse ;
Je m'en souviens.
Je veux plutôt les désapprendre Et ne pas remuer la cendre
Des temps anciens. »
Eh bien , j'ai commis un mensonge
Triste et pesant :
Ce passé revu dans un songe,
C'est le présent.
Ces heures, ces rapides heures Que je rappelle et que tu pleures ,
Nous les pressons ; Ces printemps que les hivers chassent , Ils ne sont pas passés , ils passent ,
Et nous passons !
;i82 GUSTAVE NADAUD.
Et tu resterais endormie
Auprès de moi ?
Vous êtes triste, mon amie,
Triste, pourquoi?