LES DEUX OMBRES
Un soir, au bord du Styx ou du Cocyte, Deux morts cherchant leur dernier gîte Se disposaient à passer Teau.
L'un emportait une sacoche pleine Qu'il dissimulait y non sans peine ^ Dans un des plis de son manteau.
L'autre glissait comme l'eau sous une arche;
Rien ne pouvait gêner sa marche ,
Ni le manteau, ni le trésor.
Caron de loin aperçut les deux ombres ,
Et traversant les vagues sombres ,
Il les joignit d'un seul essor.
« Toi le premier, dit-il à l'homme riche ; Mais ce n'est pas ici qu'on triche :
Laisse ton argent sur le bord.
GHAINSOISS. 457
€aron n'est pas le nocher du Pactole ; il ne te prendra qu'une obole Pour te conduire jusqu'au port. »
L'avare alors jette des cris de rage ;
Il répand son or sur la plage
Et se livre enfin à Car on , Qui sans effort pousse sa barque au large ,
Aborde , dépose sa charge ,
Et revient d'un coup d'aviron.
« Est-ce mon tour? dit le pauvre. — Sans doute.
— Eh bien, partons. En barque! en route!
Merci , Garon ; embrasse-moi ! »
En débarquant, il trouve sur l'arène
Une sacoche toute pleine :
a Prends, dit Caron ; tout est pour toi.
— Pour moi , de l'or? répond le pauvre hère : J'en eus ; il ne m'en souvient guère , Gaiment je me suis ruiné.
— Prends donc, te dis-je ! Il faut que tout s'inscrive : On retrouve sur cette rive
L'or que sur l'autre on a donné. »
Caron n'est plus ; autre temps, autres fables.
Nous changeons nos dieux et nos diables ;
Mais la vérité ne meurt pas.
Conservons-en la croyance féconde :
Nous trouverons dans l'autre monde
Ce que nous donnons ici-bas.