‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 197 sur 249 · LES DEUX OMBRES · texte numérisé non relu

LES DEUX OMBRES

Un soir, au bord du Styx ou du Cocyte, Deux morts cherchant leur dernier gîte Se disposaient à passer Teau.

L'un emportait une sacoche pleine Qu'il dissimulait y non sans peine ^ Dans un des plis de son manteau.

L'autre glissait comme l'eau sous une arche;

Rien ne pouvait gêner sa marche ,

Ni le manteau, ni le trésor.

Caron de loin aperçut les deux ombres ,

Et traversant les vagues sombres ,

Il les joignit d'un seul essor.

« Toi le premier, dit-il à l'homme riche ; Mais ce n'est pas ici qu'on triche :

Laisse ton argent sur le bord.

GHAINSOISS. 457

€aron n'est pas le nocher du Pactole ; il ne te prendra qu'une obole Pour te conduire jusqu'au port. »

L'avare alors jette des cris de rage ;

Il répand son or sur la plage

Et se livre enfin à Car on , Qui sans effort pousse sa barque au large ,

Aborde , dépose sa charge ,

Et revient d'un coup d'aviron.

« Est-ce mon tour? dit le pauvre. — Sans doute.

— Eh bien, partons. En barque! en route!

Merci , Garon ; embrasse-moi ! »

En débarquant, il trouve sur l'arène

Une sacoche toute pleine :

a Prends, dit Caron ; tout est pour toi.

— Pour moi , de l'or? répond le pauvre hère : J'en eus ; il ne m'en souvient guère , Gaiment je me suis ruiné.

— Prends donc, te dis-je ! Il faut que tout s'inscrive : On retrouve sur cette rive

L'or que sur l'autre on a donné. »

Caron n'est plus ; autre temps, autres fables.

Nous changeons nos dieux et nos diables ;

Mais la vérité ne meurt pas.

Conservons-en la croyance féconde :

Nous trouverons dans l'autre monde

Ce que nous donnons ici-bas.

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