‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 203 sur 249 · LE CONSTRUCTEUR · texte numérisé non relu

LE CONSTRUCTEUR

Il a plu longtemps dans les monts; La rivière jaune et gonflée Emporte débris et limons Du haut pays à la vallée.

C'est un torrent; dans sa fureur Il a fait la plaine déserte ; Adieu l'espoir du laboureur, Le pré mûr et la moisson verte !

C'est un ruisseau vaseux et lourd Qui va rasant les édifices , Se détourne , s'égare et court , Laissant partout ses immondicçs. C'est la ruine; et cependant, Aucune digue, nul obstacle :

L'homme s'arrête regardant La nouveauté d'un tel spectacle !

Constructeur, ne te lasse pas ; Avec l'équerre et le compas, . Poursuis ton œuvre accoutumée.

Mais lai^e à l'abri ton vaisseau ; Il reprendra le fil de l'eau , Quand l'eau sera pure et calmée.

Ce torrent profond et puissant , C'est la décadence et la honte.

C'est le goût français qui descend , C'est le goût barbare qui monte ; C'est le naufrage et le tombeau D'un esprit qui fit notre gloire.

Ce qui fut bien , ce qui fut beau N'est plus qu'un thème dérisoire.

Notre bon sens n'oppose rien Au flux fatal qui nous dirige ; Pas un accord des gens de bien !

Le gouffre donne le vertige.

Le riverain naïf s'endort, Les yeux fermés à la lumière ; Il ne voit pas le flot qui mord Le sol où s'assied sa chaumière.

Constructeur, ne te lasse pas ; ^vec l'équerre et le compas , Poursuis ton œuvre accoutumée.

Mais laisse à l'abri ton vaisseau ; Il reprendra le fil de l'eau , Quand l'eau sera pure et calmée.

Puisque nous sommes envahis Par ces gaîtés et ces tristesses Qui déshonorent un pays En le façonnant aux bassesses ; O France, puisque tes enfants N'ont plus un mépris qui te venge Pour ces histrions triomphants , Pour ces conquérants de la fange ; Puisque cet art, cet art nouveau, Fait leur orgueil et leur délice.

Et rabaisse au même niveau L'indifférent et le complice ; Puisque ton jour est sans soleil, Puisque ta nuit n'a plus d'étoiles.

Attendons l'heure du réveil Avant de déployer nos voiles.

Constructeur, ne te lasse pas ; Avec l'équerre et le compas , Poursuis ton œuvre accoutumée.

Mais laisse à l'abri ton vaisseau ; Il reprendra le fil de l'eau , Quand l'eau sera pure et calmée.

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