MONTAGNE ET VALLÉE
Sur le mont couronné de glace Je gravis depuis le matin ; Je veux , pour y marquer ma trace , Atteindre son sommet lointain.
Épuisé , je m'arrête en route , A mi-côte, au milieu du jour; Mes yeux se ferment, et j'écoute Deux voix qui parlent tour à tour :
« Monte vers moi, dit la monta^j^ne; Choisis les plus âpres chemins :
Comme l'aigle sur la campajjne Tu planeras sur les humains.
Tu boiras le vent des orages; Le soleil fixera tes yeux ;
Tes pieds seront dans les nuages , Et ton front touchera les cieux. »
— « Descends vers moi, dit la vallée; C'est à mon modeste niveau
Oue la vie obscure et voilée S'écoule comme un clair ruisseau.
Mon égale température Sied à l'oiseau comme à la fleur.
J'ai l'abri contre la froidure, Et l'ombre contre la chaleur. »
— « Monte vers moi , dit la montagne ; On se grandit en s'élevant; L'ambition est ta compagne,
Et la gloire marche devant.
C'est de l'azur des hautes cimes Que se nourrissent lés grands cœurs De ces égoïstes sublimes.
Les poètes et les vainqueurs. »
— « Descends vers moi, dit la vallée; Mon eau sort du glacier voisin ,
eu AN SOIN s. 473
Mais elle ne devient peuplée
Qu'en se réchauffant dans mon sein.
Ici j des humaines tourmentes
Expirent les chocs furibonds;
Ici sont les femmes aimantes
Et les hommes simples et bons. »
Ainsi m*ont parlé, dans un rêve, Les deux voix d'en haut et d'en bas Je n'hésite plus, je me lève; Qu'un bon esprit guide mes pas !
Je suis ma pente naturelle , Et je vais où courent les eaux, Où l'affection me rappelle, Où sont les fleurs et les oiseaux.