‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 207 sur 249 · LE BARBILLON ET LE BROCHET · texte numérisé non relu

LE BARBILLON ET LE BROCHET

La fable que je vais vous dire N'est pas pour les intelligents Qui trouvent dans les bonnes gens L^n menu fretin bon à frire.

Certain barbillon, sans projet, Passait dans les zones profondes ; Il aperçoit entre deux ondes Vn ver de terre qui nageait^

H n'avait pas vu la ficelle Qui tenait le pauvre captif; 11 le mord et se sent au vif Piqué d'une pointe mortelle.

Le barbeau n'est pas étourdi Comme le goujon ou l'ablette ; C'est une raison calme et nette Avec un sens approfondi.

H existe même un adage,

Bien connu dans tous les cours d'eau ,

Qui dit : « Prudent comme un barbeau ; » Mais qui ne dit pas de quel âge.

Pourtant le nôtre avait mordu ; Sa jeunesse était son excuse.

Il cherche une suprême ruse , Quoique blessé, quoique perdu.

Que faire ? Rester immobile , , Tromper quelque temps le pécheur, Souffrir et cacher sa douleur ?

C'est ce qu'il fit... Soin inutile.

L*onde a ses rois et ses sujets ;

Ses chasseurs sont toujours en cherche :

Elle a son épervîer, la perche;

Elle a ses aigles, les brochets.

Un aigle... un brochet veux-je dire, Voit un poisson qui fait le mort.

« Bon , se dit-il , sans doute H dort , Ce citoyen de mon empire. »

Il entr'ouvre ses dents de fer.

Prend ses mesures et s'élance :

Une gueule au bout d'une lance , Un gouffre sortant d'un éclair !

Le tout ne fit qu'une bouchée ; L'hameçon tenait au poisson , Et le poisson à l'hameçon :

La machine fut accrochée.

Le roi des eaux fit maint eiïort; Sa résistance fut sublime ;

Mais entraîné par sa victime , Il fîit amené sur le bord.

Ainsi se trouvent les extrêmes

Aux mêmes lois assujettis :

Parfois , à croquer les petits ,

Les grands se font croquer eux-mêmes.

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