LES HOMMES UTILES
A MON AMI EDMOXD G.
Mon cher Edmond, qu'allez-vous faire?
Car enfin se croiser les bras , Fumer, chanter, aimer et plaire , C'est être inutile ici-bas.
Pour tous les hommes raisonnables Le travail doit être une loi ; Pour être utile à vos semblables , Mon cher Edmond, il faut prendre un emploi.
Suivez la loi de la nature :
Vendez à d'honnêtes bourgeois Des tissus à fausse mesure , Ou des aliments à faux poids , - Ou des romans interminables , 'Ou du savon rafraîchissant — Pour être utile à vos semblables , Mon cher ami, faites-vous commerçant.
Si l'uniforme militaire Sourit plus à votre raison ,
Allez goûter sur la frontière Les douceurs de la garnison ; Ou poursuivre , au milieu des sables , L'Arabe d'Alger à Blidah — Pour le repos de -vos semblables , Mon cher ami, faites-vous donc soldat.
Ou bien consacrez vos années A guérir vos frères souffrants , Par la diète , par les saignées Et les visites à dix francs ; Puis, vos malades incurables
Vous appelleront assassin
Pour la santé de vos semblables , Mon cher ami, faites-vous médecin.
Ou défenseur plein de courage De tous les orphelins français , Vous grugerez leur héritage , Mais vous gagnerez leurs procès ; Et puis, tous les bavards aimables
Deviennent des hommes d'État
Pour le bonheur de vos semblables , Mon cher ami , faites-vous avocat.
Mais non, demeurez inutile.
Bravez le monde et ses brocards; Restez paresseux et tranquille , Aimez les lettres et les arts ; Ayez des amis véritables, Fuyez le mal, cherchez le bien....
Pour le malheur de vos semblables , Mon cher ami, ne faites jamais rien.