LES DEUX
J'ai deux amants , pas davantage :
L'un a tous les droits des maris , L'autre n'a que ceux qu'il a pris :
J'ai mon seigneur, et j'ai mon page.
Comment donc faire un choix entre eux?
Pourtant, celui que je préfère
— C'est bien , je vous entends , ma chère , Ce n'est pas le premier des deux. —
Sans doute vous allez me dire Que le premier est vieux et laid ?
Non pas : il est jeune, il me plaft.
Le second n'a rien pour séduire ; Il n'est ni beau ni gracieux :
Eh bien , celui que je préfère
— Allez, je vous entends, ma chère, Ce n'est pas le plus beau des deux. —
Ainsi va l'humaine machine :
L'un est riche et l'autre sans bien ; L'un me donne tout, l'autre rien.
Et de celui que je ruine Souvçnt nous rions tous les deux.
Eh bien, celui que je préfère
— Allez , je vous entends , ma chère , Ce n'est pas le plus généreux. —
L'un n'aime que moi dans le monde ; Son bonheur est de m'obéir.
L'autre est tout prêt à me trahir Pour la première brune ou blonde ;
Même il le ferait sous mes yeux
Eh bien , celui que je préfère
— Allez, je vous entends, ma chère, Ce n'est pas le plus amoureux. —
Par l'un , j'ai calèche et toilette ; Je suis dame du haut en bas ; Quand l'autre me tient à son bras , Je ne suis plus qu'une grisette.
Et quand il a bu... c'est affreux !
Eh bien, celui que je préfère
— Allez , je vous entends , ma chère ,
Ce n'est pas le meilleur des deux.
lie GUSTAVE NADAUD.