‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 86 sur 249 · LES VOL\ DE LA MIT · texte numérisé non relu

LES VOL\ DE LA MIT

La nuit était calme et sereine ;

Paris, retenant son haleine,

Se reposait silencieux.

J'ouvris ma fenêtre bâtarde.

Et, des hauteurs de ma mansarde.

Au hasard j'abaissai mes yeux.

Les toits voisins, dans la pénombre, Coupaient leur silhouette sombre En angles noirs sur un fond gris.

De loin en loin , quelques lumières Dénonçaient des mains ouvrières

Ou de romanesques esprits.

Et, du milieu de ce silence, Je crus entendre un chœur immense Qui vers le ciel montait sans bruit ; Et j'écoutai, durant une heure, S'élevant de chaque demeure.

Les voix conftises de la nuit.

CHANSOiSS. 197

C'était la plainte universelle ,

L'espérance toujours nouvelle

De la souffrante humanité.

Car, dans leurs veilles ou leurs rêves,

Les esprits humains n'ont de trêves

Qu'en dehors de la vérité.

D'une étroite et basse fenêtre Sortait un soupir, et peut-être Un blasphème.... N'écoutons pas!

Puis : « La richesse ! la richesse ! » Disait-on. « Elle fuit sans cesse, Et je suis toujours sur ses pas ! »

Là , sur sa couche maladive ,

Un vieiUard disait : « Que je vive !

Et je ne demande plus rien ! »

— « Mon Dieu , donnez-moi la puissance ! Le peuple, en sa reconnaissance,

Dira votre nom et le mien ! »

Un artiste criait : « La gloire !

Dieu, faites vivre ma mémoire, Et confondez tous mes rivaux ! »

— « Ah ! l'ennui consume ma vie ; Il faut à ma coupe assouvie

Des vins et des plaisirs nouveaux. »

— «' Une pure image de femme A pris le chemin de mon ame, »

Disaient des cœurs adolescents.

— « Mon Dieu , qu'il fasse beau , dimanche ! Je dois mettre ma robe blanche , »

Chantait un souci de quinze ans.

Ainsi, chaque voix, douce ou triste, Avait sa prière égoïste , Et demandait à Dieu toujours D'oublier la douleur commune, Pour s'occuper de sa fortune , De sa gloire ou de ses amours.

Et pas une action de grâces Ne s'élevait dans les espaces , Libre du terrestre souci ; Pas une voix reconnaissante Ne bénissait l'heure présente , Pour aller dire à Dieu : « Merci ! »

La nuit était calme et sereine ; Paris, retenant son haleine.

Se reposait silencieux , Et , dans ma rêverie austère , Détachant mes yeux de la terre , Je les élevai vers les cieux !

Page 1