‹ Chansons de Gustave NadaudChapitre 94 sur 249 · SOUVENIRS DE VOYAGE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE VOYAGE

Ami , t'en souvient*il , de nos courses errantes , Quand , légers de soucis et dépourvus de rentes ,

Sans équipage et sans chevaux , Le bâton à la main et le sac sur l'épaule. Nous allions parcourir les sentiers de la Gaule,

Gambadant par monts et par vaux?

Nous voulions découvrir d'impossibles contrées , Des rivages perdus , des routes ignorées ,

Des sites riants ou glacés ; Nous voulions remonter aux sources des rivières , Gravir sur des rochers , et lire sur des pierres

L'histoire des siècles passés.

2iV GUSTAVE NADAUD.

Nous voulions voir aussi les châteaux de Touraine, Les dolmens décevants dont la Bretagne est pleine ,

Et les océans orageux , Les costumes perdus et les mœurs surannées, Notre Rhône et leur Rhin , les pics des Pyrénées

Et les Alpes au front neigeux.

Je n'ai rien oublié ; tout vit dans ma mémoire ; C'est là que, relisant notre première histoire,

Souvent je me sens rajeunir; Et le jour, quand je pense, et la nuit, quand je rêve. Au hasard, avec toi, sur les monts, sur la grève,

Je voyage de souvenir.

Voici le jour, partons. La fraîcheur matinale Des champs silencieux et des forêts s'exhale

Avec mille parfums divers ; La rosée en tombant perle sur la feuillée, Et déjà l'alouette , avant nous éveillée ,

S'élance en chantant dans les airs.

Nous prenons notre vol et nos chansons comme elle : Allons, le paresseux! Allons, vite, la belle.

Debout! Est-ce ainsi que l'on dort?

Puis, adieu le village et l'auberge avenante, Et la vieille aubergiste et la jeune servante

Du Grand Cerf ou du Lion d'or.

Nous partons; nous prenons notre course pi^emière, Comme écoliers faisant l'école buissonnière ,

Jouant, riant à travers champ; Et puis, lorsque, tombant sur nos têtes moins gaies. Le soleil a ployé nos jambes fatiguées ,

Nous réfléchissons en marchant.

Saiut, les pampres verts, les ruines antiques, Les riantes maisons, les tourelles gothiques

Flanquant les murs d'un noir chîiteau , Les villages déserts, les modestes églises, Les filles du pays naïvement surprises ,

Et la halte au bord d'un ruisseau !

Allons! là-bas, bientôt, nous verrons apparaître La branche de sapin qui pend à la fenêtre

D'un incroyable cabaret.

Et qui promet de loin , sirène dangereuse , Le cidre pétillant ou la bière mousseuse ,

Le petit blanc ou le clairet.

Puis, les mille incidents, les rencontres étranges; Puis , les foins ramassés , les moissons , les vendanges ,

Les chevaux vifs et les bœufs lents , Une dame qui passe au fond de sa voiture. Et qui rit.... Puis, le soir, le dîner d'aventure,

Et la chambre aux rudes draps blancs.

Mon ami, c'étaient là les beaux jours de la vie ; Ils font nos souvenirs ; ils feront notre envie ;

Nous ne demandions rien au sort#c Que pouvait-il manquer à notre humble ordinaire? Les repas les meilleurs sont ceux que l'on digère ,

Les meilleurs lits, ceux où l'on dort.

Ah! lorsque, bien changés, près du foyer tranquille. Le boiteux rhumatisme ou la goutte immobile

Nous tiendront souffrants ou perclus , Gomme nous conterons à de jeunes oreilles Les mille événements , les monts et les merveilles

Que nous ne verrons jamais plus !

Nous dirons les plaisirs, les dangers du voyage; Même, nous conterons plus d'un fameux passage

Que nous n'avons pas traversé ; Et puis, pour terminer, graves comme un vieux livre, Nous dirons aux enfants que l'on ne sait plus vivre ,

Et que le bon temps est passé.

LA BAYADERE VOILÉE.

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