‹ Chansons de P.-J. de Béranger 1815-1834Chapitre 182 sur 315 · LE PHILTRE · texte numérisé non relu

LE PHILTRE

At« des Comédiens. "

Meurs, il le faut ; meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants à la volupté chers!

Rends à l’Amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobés dans les airs. -

« Clara, » m’a dit cette femme si vieille Qui chaque jour pleure encor son printemps,

« Quoi! votre joue est déjà moins vermeille!

« Vous languissez, et n’avez que vingt ans 1

« Un père altier, que seul l’intérêt touche,

« Vous a jetée au lit d’un vieil époux, o L’espoir en vain sourit sur votre bouche; c L’hymen l’effleure, et s’endort près de vous.

c A votre abord nait la froide risée, o L’Amour se dit : On m’a fait un larcin ;

« Mais cette terre a des nuits sans rosée, . c Et d’aucun fruit ne parera sou sein.

« Trompez l’Amour, croyez-en ma sagesse ;

« Qu’un philtre heureux, par vos mains prépare, « De votre époux rallumant la jeunesse, o Donne à la vôtre un fils tant désiré, a

La vieille alors, baissaut sa voix tremblante, M’enseigne l'art de ce philtre charmant., J’allais sans elle, en ma fièvre brûlante, Maudire époux, père, autel et serment.

Mais, vers ce frêne accourant dès l’aurore, Dans ses rameaux j’ai su glisser ma main.

La cantharide y reposait encore :

Heureuse aussi, je dormirai demain.

Meurs, il le faut; meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants à la volupté chers !

Rends à l’Amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobé dans les airs.

Mes jours, mes nuits, ma vie, étaient sans charme, Je répugnais à d’innocents plaisirs.

Tout bas ma bouche insultant à mes larmes, Osait donner un nom à mes désirs.

Mon cœur brûlait ; hélas ! il brûle encore. Jamais breuvage aura-t-il cette ardeur Qui dans mon sang circule, me dévôre,

Et d’un long trouble accable ma pudeur?

Père cruel! il fallait de ta fille

Aux murs d’im cloitre ensevelir les jours :

Là Dieu du moins nous crée une famille,

Là son amour éteint tous les amours.

Où donc est-il, 1 epoux que ma jeunesse Avait rêvé jeune, beau, caressant?

Entre ses bras ma pudique tendresse Eût été seule un philtre assez puissant.

De mon hymen, oui la froideur me tue.

D’un plaisir chaste allumons le flambeau ;

Ah ! cessons d’être uue vaine statue,

Dont un mari décore son tombeau.

La tendre vieille a dit : « Soyez docile,

•i Et dès demain renaîtront vos couleurs;

« Demain moi-même , au seuil de votre asile « Je suspendrai deux couronnes de fleurs, d

Meurs, il le faut ; meurs, ô toi qui recèles Des dons puissants à la volupté chers !

Rends à l’Amour tous les feux que tes ailes Ont à ce dieu dérobés dans les airs.

.CHANSONS a

LE TOURNEBROCI1E

Ath : Le Lruit do* rouleUcs gale loul.

Du dîner j’aime fort la cloche.

Mais on la sonne en peu d’endroits ; Elus qu’elle aussi le touruebroche A nos hommages a des droits.

Combien d’ennemis il rapproche ' Chez le prince et chez le bourgeois ’1 À son doux tic-tac un jour les partis Signeront la paix entre deux rôtis.

Qu’on reprenne sur la musique Les querelles du temps passé;

Que par l’Amphion italique Le grand Mozart soit terrassé ;

Je ne tiens qu'au refrain bachique Par le touruebroche annoncé.

A son doux tic-tac un jour les partis Signeront la paix entre deux rôtis.

Lorsque la Fortune à sa roue Attache mille ambitieux.

Les précipite dans la boue

Ou les élève jusqu’aux cieux, .

C’est la broche, moi je l’avoue,

Dont la roue attire mes yeux.

A sou doux tic-tac un jour les partis Signeront la paix entre deux rôtis.

Une montre, admirable ouvrage,

Des heures décrivant le cours, Règle, sans en charmer l’usage,

Le cercle borné de nos jours ;

Le tournebroche a l'avantage D’embellir des instants trop courts.

A son doux tic-tac un jour les partis Signeront la paix entre deux rôtis.

Ce meuble, suivant maint vieux conte.

A manqué seul à l’âge d’or;

C’est l’Amitié qui, pour son compte, Dut en inventer le ressort.

Vivent ceux que sa main remonte !

Mais gloire à celui du trésor!

A son doux tic-tac un jour les partis Signeront la paix entre deux rôtis.

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