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A ceux qui douteraient de la sincérité de mes paroles, je répondrai : Les rêves poétiques les plus ambitieux ont bercé ma jeunesse; il n’est presque point de genre élevé que je n’aie tenté en silence. Pour remplir une immense carrière, à vingt ans, dépourvu d’études, môme de celle du latin, j'ai cherché à pénétrer le génie de notre langue et les secrets du style. Les plus nobles encouragements m’ont été donnés alors. Je vous le demande, croyez-vous qu’il ne me soit rien resté de tout cela, et qu’aujourd'bui, jetant un regard de profonde tristesse sur le peu que j’ai fait, je sois disposé à m’en exagérer la valeur? Mais j’ai utilisé ma vie de poète, et c’est là ma consolation. Il fallait un homme qui parlât au peuple le langage qu’il entend et qu’il aime, et qui se créât des imitateurs pour varier et multiplier les versions du même texte. J’ai été cet homme. La Liberté et la Patrie, dira-t-on, se fussent bien passées de vos refrains. La Liberté et la Patrie ne sont pas d’aussi grandes dames qu’on le suppose, elles ne dédaignent le concours de rien de ce qui est populaire. Il y aurait, selon moi, injustice à porter sur mes chansons un jugement où il ne me serait pas tenu compte de l’influence qu’elles ont exercée. Il est des instants, pour une nation, où la meilleure musique est celle du tambour qui bat la charge.
Après tout, si l’on trouve que j’exagère beaucoup l'importance de mes couplets, qu’on pardonne au vétéran qui prend sa retraite de grossir tant soit peu ses états de services. On pourra même observer que je parle à peine de mes blessures. D’ailleurs, la récompense que je sollicite ne fera pas ajouter un centime au budget.
Comme chansonnier, il me faut répondre à nne critique que j’ai vue plusieurs fois reproduite. On m’a reproché d’avoir dénaturé la chanson en lui faisant prendre un ton plus élevé que celui des Collé, des Panard, des Désaugiers. J’aurais mauvaise grâce à le contester, carc’est, selon moi, la cause de mes succès. D’abord, je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est toute une
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langue, et qne, comme telle, elle est susceptible de prendre les Ions les plus opposés. J’ajoute que, depuis 1789, le peuple ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentiments et ses idées patriotiques ont acquis un très-grand développement; notre histoire le prouve. La chanson, qu'on avait définie expression des sentiments populaires, devait dés lors s'élever à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus uomhreuse» Le vin et l'amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la Révolution, et cé n’était plus seulement avec les maris trompés , les procureurs avides et la barque à Caron, qu’on pouvait obtenir' l’honneur d’ètre chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir l’entrée des salons pour y faire' des conquêtes dans l’intérêt de ses sentiments. De* là , antre nécessité de perfectionner le style et la poésie do la chanson*
Je n’ai pas fait seul toutes les chansons depuis quinze ou dix-huit ans. Qu’on feuillette tous les recueils, et l’on verra que c’est dans le style le plus grave que le peuple voulait qu’on lui parlât de ses regrets et de ses espérances. 11 doit sans doute l’habitude de ce diapason élevé à l’immortelle Marseillaise , qu’il n’a jamais oubliée , comme on l’a pu' voir dans la grande Semaine. •. . ^ i -.'va t
Pourquoi nos jeunes et grands poètes ont-ils dédaigné les succès que, sans nuire à leurs autres travaux, la chanson' leur eût procurés? Notre cause y eût gagné, et, j’ose le lenr dire, eux-mêmes eussent profité à descendre quelque* fois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aris-! locratique que ne le voudrait le génie de notre bonne langue française. Leur style eût sans doute été obligé de renoncer’ en partie, à la pompe des mots; mais, par compensation, iln gc seraient habitués à résumer leurs idées en de petites
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compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit l’instinct du vulgairo, lors même que les détails les plus heureux lui échappent. C’est là, selon moi, mettre de la poésie eu dessous. Peut-être esUce, en définitive, une obligation qu’impose la simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conformons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages.
J'ai pensé quelquefois que si h» poètes contemporains avaient réfléchi que désormais c’est pour le peuple qu’il faut cullher les lettres, ils m’auraient envie la petite palme qu’à leur défaut je suis parvenu à cueillir, et qui, sans doute, eût été durable, mélee à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule, je dis le peuple d’en bas, si l’on veut. U n’est pas sensible aux lechercbes de l’esprit, aux délicatesses du goût; soit! mais, par là même, il oblige les auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement, pour captiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements; ce ne sont ni des idées abstraites ni des types qu’il vous demande • moutrez-lui à nu le cœur humain. Il me semble que Shakspeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style ? Croit-on que les vers inimitables de Racine, appliqués à l’un de nos meilleurs mélodrames, eussent empêché, même aux boulevards, l’ouvrage de réussir? Invente/, concevez pour ceux qui tous ue savent, pas lire; écrivez pour ceux qui savent écrire.
Par suite d’habitudes enracinées, nous jugeons encore le peuple avec prévention. II ne se présente à nous que comme une tourbe grossière, incapable d’impressions élevées, généreuses, tendres. Toutefois, chez nous il y a pis, même eu matière de jugements littéraires, surtout au théâtre. S’il reste de la poésie au monde, c'est, je n’en doute pas, dans ses rangs qu'il faut l’aller chercher. Qu’on essaye donc d'en faire pour lui ; mais , pour y parvenir , il faut étudier ce peuple. Quand, par hasard, nous travaillons pour nous en faire applaudir, uous le traitons comme funt ces rois qui.
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dans leurs jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tête et le notent dans du vin frelaté. Voyez nos peintres : représentent-ils des hommes du peuple, même dans des compositions historiques, ils semblent se complaire A les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire A ceux qui le représentent ainsi . « Est-ce ma faute si je suis misérables ment déguenillé? si mes traits sont flétris par le besoin, " quelquefois même par le vice? Mais dans ces traits hâves • et fatigués a brillé l'enthousiasme du courage et de la «■ liberté ; mais sous ces haillons coule un sang que je < prodigue A la voix de la patrie. C’est quand mon âme « s’exalte qu’il faut me peindre. Alors je suis beau. » Et le peuple aurait raison de parler ainsi.
Tout ce qui appartient aux lettres et aux arts est sorti des classes inferieures, A peu d’exceptions près.
Mais nous ressemblons tous à des parvenus désireux de faire oublier leur origine ; ou, si nous voulons bien souffrir chez nous des portraits de famille, c’est à condition d’en faire des caricatures. Beau moyen de s’anohlir, vraiment! Les Chinois sont plus 6ages : ils anoblissent leurs aïeux.
Le plus grand poète des temps modernes, et peut-être de tous les temps, Napoléon, lorsqu'il se dégageait de l’imitation des anciennes formes monarchiques, jugeait le peuple ainsi que devraient le juger nos poètes et nos artistes. Il voulait, par exemple, que le spectacle des représentations gratis fût composé des chefs-d’œuvre de la scène française. Corneille et Molière en faisaient souvent les honneurs, et l’on a remarqué qne jamais leurs pièces ne furent applaudies avec plus de discernement. Le grand homme avait appris de bonne heure, dans les camps et au milieu des trouhles révolutionnaires, jusqu’à quel degré d’élévation peut atteindre l’instinct des masses, habilement remuées. On serait tenté de croire que c’est pour satisfaire A cet instinct qu’il a Lin! fatigué le monde. L’amour que porte A sa mémoire la génération nouvelle, qui ne l’a pas connn, prouve assez combien l’émotion poétique a de pouvoir sur le peuple. Que nos
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auteurs travaillent donc sérieusement pour cette foule si ; bien préparée à recevoir l’instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle, ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire.
Les jeunes gens , je l’espère , me pardonneront cette réflexion, que je ne hasarde ici que pour eux. 11 en est peu f qui ne sachent l’intérêt que tous m’inspirent. Combien de fois me suis-je eutendu reprocher des applaudissements 1 donnés à leurs plus audacieuses innovations! Pouvais-je ne pas applaudir, môme en blâmant un peu ? Dans mon grenier, à leur âge, sous le règne de l’abbé Delille, j’avais * moi-môme projeté l’escalade de bien des barrières. Je ne sais quelle voix me criait : Non, les Latins et les Grecs mômes ne doivent pas être des modèles; ce sont des flambeaux : sachez vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m’avait arrache aux lisières des Le Batteux et des La Harpe ; service que je n’ai jamais oublié.
Je l’avoue pourtant, je n’aurais pas voulu plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard , le plus classique de nos vieux auteurs ; je n'aurais pas voulu surtout qu’on tournât le dos à notre siècle d’affranchissement, pour ne fouiller qu'au cercueil du moyen âge, à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons accablaieut les pauvres serfs, nos aïeux. Pcut-ôtre avais-je tort, après tout. C'est lorsqu’à travers l’Atlantique il croyait | voguer vers l’Asie, berceau de l’ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens! ij y a de la raison dans votre audace; mais, puisque vous avez l’avenir pour vous, montrez un peu moin.s d’impatience contre la génération qui vous a précédés , et qui marche encore à votre tôle par rang d’âge. Elle a été riche aussi en grands talents, et tous se sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés, dont les fruits ne mûriront guère que pour vous. C’est du milieu des combats à mort de la )
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tribune, au bruit des longues et sanglantes batailles, dans les douleurs de l’exil, au pied des échafauds, que, par de brillants et nombreux succès, ils ont entretenu le culte des Muses, et qu’ils ont dit à la barbarie : Tu n’iras pas plus loin. Et, vous le savez, elle ne s’arrête que devant la gloire.
Quant à moi. qui, jusqu'à présent, n’ai eu qu’à me louer de la jeunesse, je n’attendrai pas qu’elle me crie : Arrière, bonhomme ! laisse-nous passer. Ce que l’ingrate pourrait faire avant peu. Je sors de la lice pendant que j’ai encore la force de m’en éloigner. Trop souvent, au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise'1 où il vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l'atteüar^ ^u"* lit, dont alors on a si grand besoin. Je me hâte dâ'^gjiçr^ le mien, quoiqu’il soit un peu dur. M
Quoi ! vous ne ferez plus de chansons? Je ne pronjotsqras cela; entendons-nous, de grâce. Je promets de *h’et? publier davantage. Aux joies du travail succèdent les dégoût» du besoin de vivre; bon gré, mal gré, il faut trafiquer de la Musc : le commerce m’ennuie, je me retire. Mon ambition n’a jamais été à plus d’un morceau de pain pour mes vieux jours : elle est satisfaite . bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse espérer jamais l’honneur d’élre éligible, en dépit de la Révolution de. juillet, à qui jè u’en veux pas pour cela. — A ne faire des chansons que pouf vous, dira-t-on, le dégoût vous prendra bien vile. Eh ! ne puis-jo faire autre chose que des couplets pour ma fête? Je n’ai pas renoncé à être utile. Dans la retraite où je vais me confiner, les souvenirs sè presseront en foule. Ce sont les bonnes fortunes d’un vieillard. Notre époque, agitée par tant de passions extrêmes , ne transmettra que peu de jugements équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acteurs ou encombré les coulisses. J’ai connu un grand nombre d’hommes qui ont marqué depuis vingt ans; sur presque tous ceux que je n’ai pas vus ou que je n’ai Tait qu’entrevoir, ma mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Jo
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▼eux faire une espèce de Dictionnaire historique où, sous chaque nom de nos notabilités politiques et littéraires, jeunes ou vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugements que je me permettrai de porter ou que j’emprunterai aux autorités compétentes. Ce travail peu fatigant, qui n’exige ni des connaissances profondes ni le talent de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des erreurs et des calomnies qu’enfante toujours une lutte envenimée; car ce n’est pas dans un esprit de dénigrement, on le conçoit, que j’ai formé ïe projet ..Dans une cinquantaine d’années, ceux qui voudront èèifre l’histoire de cesjours féconds en événements n’auront 4 cç"stjr»pr, je le crains bien, que des documents entachés de partialité. Les notes que je laisserai à ma mort pourront insp^rr*' quelque confiance, même daus ce qu’elles auront Jig gé£èr£, car je ne prétends pas n’être qu’un panégyriste.
Les historiens savent tant de choses, qu'ils sauront sans doute alors que j’ai eu peu à me plaindre des hommes, même des hommes puissants; que si je n’ai rien été, c’est comme d’autres sont quelque chose , je veux dire en me donnaut delà peine pour cela; ils n’auront donc pas à me ranger au nombre des gens désappointés et chagrins. Ils sauront peutêtre aussi que j’ai joui de la réputation d’un observateur assez attentif, assez exact, assez pénétrant, et qu’enfin je m’en suis toujours plutôt pris à ia faiblesse des hommes qu’a leur mauvais vouloir du mal que j’ai pu voir faire ,
daus mon temps. Des matériaux recueillis dans cet esprit manquent trop souvent pour que les historiens à venir ne tirent pas bon parti de ceux que je laisserai. La France uu jour pourra m’en savoir gré. Qui sait si ce n’est pas à cet ouvrape de ma vieillesse que mon nom devra de me survivre? 11 serait plaisant que la postérité dit : Le judicieux, le grave Béranger ! Pourquoi pas?
Mais voici bien des pages à la suite les unes des autres, sans trop de logique ni surtout de nécessité. Se douterait- ( on, à la longueur de cette préface, que j’ai toujours re-
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PREFACE
douté d’entretenir le public de moi autrement qu’en chansons? Je crains bien d’avoir abusé étrangement du privilège que donne l'instant des adieux : il me reste pourtant encore uuc dette de cœur à acquitter.
Au risque d'avoir l’air de solliciter pour mes nouvelles chansons l’indulgence des journaux, mise par moi si souvent à l’épreuve, je dois témoigner ma reconnaissance à leurs rédacteurs, pour l’appui qu’ils m’ont prété dans mes petites guerres avec le pouvoir. Ceux de mon opinion ont plus d’une fois bravé les ciseaux de la censure et les ongles de la main de justice pour venir à mon secours dans les moments périlleux. Nul doute que sans eux on ne m’eût fait payer plus chèrement la témérité de mes attaques. Je ne suis point de ceux qui oublient les obligations qu’ils ont à la presse périodique.
Je me fais un devoir d’ajouter que même les journaux de l’opinion la plus opposée à la mienne, tout en repoussant l’hostilité de mes principes, m’ont paru presque toujours garder la mesure qu’un homme convaincu a droit d’attendre de ses adversaires, surtout quand il ne s’en prend qu'à ceux qui sont en position de se venger.
J’attribue cette bienveillance si générale à l’empire qu’exerce en France le genre auquel je me suis exclusivement livré. Cela seul suffirait pour m’ôter toute envie d’accoler jamais aucun titre à celui de chansonnier, qui m’a rendu cher à mes concitoyens.
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