MON TOMBEAU
Au» d’Arislippe.
Moi bien portant, quoi! vous pensez d’avance À m’ériger une tombe à grands frais !
Sottise, amis! point de folle dépense;
Laissez aux grands le faste des regrets.*
Avec le prix ou du marbre ou du cuivre, Pour un gueux mort babit cent fois trop beau* Faites achat d’un vin qui pousse à vivre; Buvons gaiment l’argent de mon tombeau.
♦ I.i'-on XII venait de mourir; le conclave s'assemblait, <*i l'archevêque «le Toulouse se mettait en route pour Uouic.
À votre bourse un galant mausolée Pourrait coûter vingt mille francs et plus. Sous le ciel pur d'une riche vallée Allons six mois vivre eu joyeux reclus. Concerts et bals où la beauté convie Vont de plaisir nous meubler un château.
Je veux risquer de trop aimer la vie; Mangeons gaiment l’argent de mou tombeau.
Mais je vieillis, et ma maîtresse est jeune,
Or il lui faut des parures de prix.
L’éclat du luxe adoucit un long jeune;
Témoin Longchamp, où brille tout Paris.
Vous devez bien quelque chose à ma belle; D’un cachemire elle attend le cadeau.
En viager sur un cœur si fidèle Plaçons gaiment l’argent de mon tombeau.
Non, mes amis, au spectacle des ombres Je ne veux point d’une loge d’honneur.
Voyez ce pauvre au teint pâle, aux yeux sombres; Près de mourir, ah ! qu’il goûte au bonheur.
À ce vieillard qui, las de sa besace,
Doit avant moi voir lever le rideau,
Pour qu’au parterre il me garde une place, Donnons gaiment l’argent de mon tombeau.
Qu’importe à moi que mon 110m sur la pierre Soit déchiffré par un futur savant?
Et quant aux fleurs qu’on promet à ma bière, , Mieux vaut, je crois, les respirer vivant. Postérité qui peux bien ne pas naître,
A me chercher n’use point ton flambeau :
Sage mortel, j’ai su par la fenêtre Jeter gaiment l’argent de mon tombeau.
LES mx MILLE FRANCS
La Force, 48i9.
Air.: T'en aur.riens-lu?
Dix mille francs, dix mille francs d’amende + ! Dieu ! quel loyer pour neuf mois de prison !
Le pain est cher et la misère est grande,
Et pour longtemps je dîne à la maison.
Cher président, n’en peut-on rien rabattre'?
« Non ! non ! jeûnez, et vous et vos parents.
« Pour fait d’outrage aux enfants d’Ilenri Quatre" « De par le roi, payez dix mille francs ! »
Je pairai donc ; mais, las ! que va-t-on faire De cet argent, que si bien j’emploîrais?
D’un substitut sera-t-il le salaire?
D’un conseiller paira-t-il les arrêts?
Déjà s’avance une main longue et sale :
C’est la police et ses comptes courants.
Quand sur ma Muse on venge la. morale *** ****, Pour les mouchards comptons deux mille francs.
Moi-même ainsi partageant ma dépouille,
Sur mon budget portons les affames.
Au pied du trône une harpe se rouille ; Bardes du sacre, êtes-vous enrhumés Chantez, messieurs, faites pondre la poule; Envahissez croix, titres, biens et rangs.
* ïæ 10 décembre 1828 , Je fus condamné à neuf mois de prison et a dis mille francs d’amende.
•* Je fus condamné pour outrage, n la personne du roi et a I* •* famille royale.
*** Je fus aussi condamné pour atteinte à la inonde publique
**** I.a chanson du Sucre i>e Ciuri.es le S uple fut la raiwe première de ma condamnation.
But-on encor briser la sainte ampoule *,
Pour les flatteurs comptons (leux mille francs.
Que de géants là-bas je vois paraître ** î Vieux ou nouveaux, tous nobles à cordons : Fiers de servir, ils font au gré du maître Signes de croix, saluts ou rigodons.
A tout gâteau leur main fait large entaille, Car ils sont grands, même infiniment grands : Ils nous feront une France à leur taille.
Pour ces laquais comptons trois mille francs.
Je vois briller chapes, mitres et crosses, Chapeaux pourprés, vases d'argent et d’or, Couvents, liôtels, valets, blasons, carrosses. Ah ! saint Ignace a pillé le trésor.
De mes refrains l’un des siens qui le venge Promet mon âme aux gouffres dévorants *** **** : Déjà le diable a plumé mon bon ange Pour le clergé comptons trois raille francs.
Vérifions, la somme en vaut la peine :
Deux et deux quatre ; et trois, sept ; et trois dix.
* La «.ointe ampoule, brist e en 93 sur la placr publique de Heinis, fut retrouvée hiiraculamsoiucnt po ,r le sacre de Charles X. Je ne sais qui a eu l'honneur du celle iuvrulion.
*• Allusion à la chanson des lnrimMKxr i-ctits, seconde cause de ma condamnation.
*** lTn prédicateur, dans une des principales églises de Paris, fit une sortie contre moi, après ma condamnation, et dit que la peine qu’un in'iiitli§cait ici-has n’était rien a'. près de celle qui m’attendait eu enfer. Dans le village qu'habitait, auprès de l'éronne, la vieille tante qui m'a élevé, le curé débita un prôue sur le même ton.
**** L’Ancc cardicw, prétexte de ma condamnation pour atteinte à la murale publique. On ne voulut pas ne faire porter le jugement que sur des chansons poli.iques, -et l’on n'osa pas incriminer 1rs chansons contre les jésuites il fallut, bon j;ré, mai i;ré, que I'A.xgk cakhiix pajat pour tontes.
C’est bien /cur compte. Ah! du moins La Fontaine Sans rien payer fut exilé jadis * ** ***.
Le fier Louis eût biffé la sentence Qui m’appauvrit pour quelques vers trop francs. Monsieur Loyal, délivrez-inoi quittance ; Vive le roi ! Voilà dix mille francs