TREIZE A TABLE
Air lie Prévilliî el Taronn«l.
Dieux! mes amis, nous sommes treize à t;ihl<>, Et devant moi le sel est répandu.
Nombre fatal I présage épouvantable !
La Mort accourt ; je frissonne éperdu.
Elle apparaît , esprit , fée ou déesse ; Mais, belle et jeune, elle sourit d'abord. De vos chansons ranimez l'allégresse ; Non, mes amis, je ne crains plus la Mort.
Bien qu'elle semble invitée à la fête, Qu'elle ait aussi sa couronné de fleurs, Seul je la vois, seul je vois sur sa tête D'un arc-en-ciel resplendir les couleurs. Elle me montre une chaîne brisée, Et sur son sein un enfant qui s'endort. Calmez la soif de ma coupe épuisée ; Non, mes amis, je ne crains plus la Mort.
•' Vois, me dit-elle, est-ce moi qu'il faut craindre? « Fille du ciel, l'Espérance est ma sonir. " Dis-moi, l'esclave a-t-il droit de se plaindre <■ De qui l'arrache aux fers d'un oppresseur?
« Ange déchu, je te rendrai le? ailes " Dont ici-bas te dépouilla le Sort. » Enivrons-nous des baisers de nos belles ; Non, mes amis, je ne crains plus la Mort.
« Je reviendrai, poursuit-elle, et ton Ame f Ira franchir tous ces mondes flottants , « Tout cet azur, tous ces globes de flamme <■ Que Dieu sema sur la route du Temps. « Mais tant qu'au joug elle rampe asservie, « Goûte sans crainte un bonheur sans remord. » Que le Plaisir use en paix notre vie ; Non, mes amis, je ne crains plus la Mort.
Ma vision passe et fuit tout entière
Aux cris d'un chien hurlant sur notre seuil.
Ah ! l'homme en vain se rejette en arriére
Lorsque son pied sent le froid du cercueil.
Gais passagers, au flot inévitable
liivrons l'esquif qu'il doit conduire au port.
Si Dieu nous compte, ah I restons treize ;\ table ;
Non, mes amis, je ne crains plus la Mort.
CHANSONS DE BÉRANGER
LE VOYAGE IMAdlNAIRE
Am : Miiso des bois et des accords champêtres.
L'Automne accourt , et sur sou aile humide M'apporte encor de nouvelles douleurs.
Toujours souffrant, toujours pauvre et timide De ma gaieté je vois pâlir les fleurs. Arrachez-moi des fanges de Lutèce ; Sous un heau ciel mes yeux devaient s'ouvrir. Tout jeune aussi , je rêvais à la Grèce ; C'est là, c'est là que je voudrais mourir.
En vain faut-il qu'on me traduise Homère, Oui, je fus Grec; Pythagore a raison.
Sous Périclès j'eus Athènes pour mère ; Je visitai Socrate en sa prison.
De Phidias j'encensai les merveilles ; De l'Hissus j'ai vu les bords fleurir.
J'ai sur l'Hymète éveillé les abeilles ; C'est là, c'est là que je voudrais mourir.
Dieux 1 qu'un seul jour, éblouissant ma vue.
Ce beau soleil me réchauffe le cœur !
La Liberté, que de loin je salue.
Me crie : Accours! Thrasybule est vainqueur.
Partons 1 partons ! la barque est préparée. Mer, en ton sein garde-moi de périr.
Laisse ma Muse aborder au Pirée :
C'est là, c'est là que je voudrais mourir.
Il est bien doux, le ciel de l'Italie; Mais l'esclavage en obscurcit l'azur.
Vogue plus loin, nocher, je t'en supplie ; Vogue où là-bas renaît un jour si pur. Quels sont ces flots? quel est ce roc sauvage ? Quel sol brillant à mes yeux vient s'offrir? La tyrannie expire sur la plage ; C'est là, c'est là que je voudrais mourir.
Daignez au port accueillir un barbare.
Vierges d'Athène ; encouragez ma voix.
Pour vos climats je quitte un ciel avare Où le génie est l'esclave des rois.
Sauvez ma lyre, elle est persécutée; Et, si mes chants pouvaient vous attendrir. Mêlez ma cendre aux cendres de Tyrtée ; Sous ce beau ciel je suis venu mourir.
CHANSONS DE DERANGER
lp: grenier
Atn rlii Ciini;iv;il , ilr MEissoNNinn.
Je viens revoir l'asile où ma jmmesse De la misère a sulii les leçons.
J'avais vingt ans, une folle maîtresse, De francs amis et l'amour îles chansons.
Bravant le munde, et les sots et les sages. Sans avenir, riche île mon printemps, Leste et joyeux je montais six étages.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!
CHANSONS DE BERANGER
C'est un greuier, point ne veux qu'oa l'ignore. Là fut mon lit bien chélif et bien dur; Là fut ma table, et je retrouve encore Trois pieds d'un vers charbonnés sur le mur. Apparaissez, plaisirs de mon bel âge, Que d'un coup d'aile a fustigés le Temps. Vingt fois pour vous j'ai mis ma montre en gage. Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
A table un jour, jour de grande richesse. De mes amis les voix brillaient en chœur. Quand jusqu'ici monte un cri d'allégresse : A Marengo Bpnaparte est vainqueur !
Le canon gronde, un autre chant commence ; Nous célébrons tant de faits éclatants.
Les rois jamais n'envahiront la France.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
Lisette ici doit surtout apparaître, Vive, jolie, avec un frais chapeau : Déjà sa main à l'étroite fenêtre Suspend son chàle en guise de rideau.
Sa robe aussi va parer ma couchette ; Respecte, Amour, ses plis longs et flottants. J'ai su depuis qui payait sa toilette.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
Quittons ce toit où ma raison s'enivre. Oh! qu'ils sont loin, ces jours si regrettés! J'échangerais ce qu'il me reste à vivre Contre un des mois qu'ici Dieu m'a comptés, Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie, Pour dépenser sa vie en peu d'instants. D'un long espoir pour la voir embellie. Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!
CHANSONS DE BERANGER