‹ Chansons de P.J. de Béranger, anciennes et posthumes.-Chapitre 287 sur 340 · LE JEUNE HOMME · texte numérisé non relu

LE JEUNE HOMME

Chacun, aux voûtes éthérées, Veut t' avoir vu planer cent fois.

Oui, tu sais plus que nos vieux sages. Sur ton passé rouvre les yeux.

Raconte-moi tous tes voyages ; Apprends-moi le secret des cieux.

LE VIEILLARD

L'homme qui s'adapte ces ailes Jamais ne se reposera.

Il lassera les hirondelles; Plus haut que l'aigle il planera.

Tenter leur clau solitaire

Fut un projet qu'en vain je fis.

Ma mère avait besoin sur terre , Pauvre aveugle, du bras d'un fils.

Elle mourut; mais mon Isaure, Qui charma ses derniers moments, M'apprit qu'un chaume qu'on ignore Vaut un monde pour deux amants.

Dans nos jeux je demandais grâce.

Lorsque Isaure , au souris vermeil , A ces ailes faisait menace De m'attacher dans mon sommeil.

Notre bonheur s'accrut dans l'ombre ; Car, sous ces bosquets de jasmin.

De vrais amis, en petit nombre, Accouraient nous presser la main.

Plaisirs partagés sont fidéle-s.

Aimer, aimer, fut notre loi ; Et j'ai laissé dormir les ailes Qui ne pouvaient ravir que moi.

Enfin, né voisin d'une classe Où pullulent les malheureux.

J'aidais à remplir leur besace; J'allais jusqu';\ glaner pour eux.

Perdus dans vingt sentiers contraires,

Ils se guidaient à mon flambeau.

Ces infortunés sont mes frères, Je dois partager leur tombeau.

LE JEfN'E HOMME.

Quoi 1 pour fuir ce globe de fange , Tes ailes ne t'ont point servi !

Et contre toi , vieillard étrange , L'ire du ciel n'a pas sévil Lègue-moi ces ailes sublimes, Et jusqu'à Dieu mon vol atteint, Dussé-je, aux célestes abîmes,

CHANSONS DE BÉRANGER

Mourir sur un soleil éteint.

LE VIEILLARD

J'ai jeté d'une main prudente Ces ailes au feu d'un brasier.

Et mis leur cendre fécondante Au pied d'un jeune cerisier.

De mes jours je vais rendre compte; Le Très-Haut me sourit enfin.

Adieu 1 Dans son sein je remonte Sur les ailes d'un séraphin.

î-r?;î*êîa.

CHANSONS DE BERANGER

LE MERLE

AtR :

Au printemps, sous un vaste ombrage Où murmuraient de frais ruisseaux, Je pris ma flûte de roseaux.

Présent magique d'un vieux sage.

A sa voix , un peuple d'oiseaux Vint m'entourer de son ramage.

Ils sautaient, S'ébattaient , Coquetaicnt Et chantaient , Chantaient , Chantaient.

CHANSONS DE BERANGER

Rossignols, loriots, fauvettes, Merles, bouvreuils, linots, pinsons, Cédant au pouvoir de mes sons.

Tous, jusqu'aux folles alouettes, Venaient, pour prix de leurs chansons, De mon pain becqueter les miettes.

Ils sautaient.

S'ébattaient, Coquetaient Et chantaient.

Chantaient,

Chantaient.

J'avise un merle qui babille :

— Merle , pourquoi fuyez-vous tous , Quand moi, bon homme, auprès de vous Je me glissais dans la charmille ;

Moi , qui trouve vos chants si doux , Qui suis presque de la famille ?

Ils sautaient.

S'ébattaient , Coquetaient Et chantaient.

Chantaient,

Chantaient,

— Dieu donna l'air, la terre et l'onde. Dit le merle, aux seuls animaux^ Nous y vivions exempts de maux ; Mais chaque race trop féconde Poussa tant et tant de rameaux.

Qu'on étouffa dans ce bas monde.

Ils sautaient.

S'ébattaient, Coquetaient

Et chantaient.

Chantaient , Chantaient.

Dieu s'y prit en père économe :

— C'est trop de bêtes à la fois.

A quelqu'un transmettons mes droits ; Que, sanguinaire et gastronome.

Il en tue au moins deux sur trois.

Parlant ainsi , Dieu créa l'homme.

Ils sautaient.

S'ébattaient, Coquetaient Et chantaient ,

Chantaient,

Chantaient.

Depuis lors, rois de la nature.

Nous vous fuyons épouvantés Pour nos jours et nos libertés.

De tout grain vous faites mouture ; Souvent même à vos majestés Le rossignol sert de pâture.

Ils sautaient, S'ébattaient , Coquetaient Et chantaient.

Chantaient,

Chantaient.

— Merle, oublions nos droits contraires, Dis-je, et, grâce à mon talisman , Aimez-moi, je suis bon tyran.

Sans souci de vos lois agraires.

Ne me fuyez plus; croyez-m'en :

Oiseaux et poëtes sont frères.

CHANSONS DE BERANGER

Ils sautaient, S'ébattaient , Coquetaient Et chantaient,

Chantaient,

Chantaient.

A ces mots, mâles et femelles Me viennent baiser à qui mieux ; î^e merle criant : — Ce bon vieux

Nous fera des chansons nouvelles.

Pour qu'il s'élevât jusqu'aux deux.

Dieu lui devrait donner des ailes.

Ils sautaient , S'ébattaient, Coquetaient Et chantaient,

Chantaient,

Chantaient.

CHANSONS DE BERANGER

LA RIYIERE

Air ; C'est à mon maître en l'art de plaire.

i OÙ cours-tu, rivière amoureuse?

a — Je cours au pied des rocs pencliants

i Fournir une herbe vigoureuse

» Aux troupeaux, nourriciers des champs.

« Qu'importe et moulins et culture K Et troupeaux, quand, sous ces lilas, <i De la céleste créature I Les flots caressent les appas 1

.t — Puis, où va ton onde limpide? 1 — Sur un sol qii'épuise l'été , i Au gré du travail qui me guide, « J'épanche la fécondité.

" La voici. Que mon luth fidèle " La chante au doux bruit de tes flots. tt Ne les épanche que pour elle ; a Prête à ma voix tous tes échos.

<i Puis, avant d'être navigable, <r Sur les grains et sur les métaux s Je fais, d'un bras infatigable, « Mouvoir la meule et les marteaux.

I Aux vils travaux de notre terre i Cesse enfin de livrer ton cours ; a Plus pure , enivre et désaltère i La poésie et les amours. »

a — Parle donc , naïade charmante , a Des soirs où, dans tes flots chéris, 1 Vient se jouer ma noble amante, I Nymphe aux champs, déesse à Paris.

Qui parle ainsi ? C'est l'àme folle D'un poëte qui, dans ce lieu, Oublie aux pieds de son idole Ceux qui travaillent devant Dieu.

CHANSONS DE DERANGER

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