‹ Chansons de P.J. de Béranger, anciennes et posthumes.-Chapitre 289 sur 340 · LES BOIS · texte numérisé non relu

LES BOIS

A[R ; C'est à mon maître en l'art de plaire.

Je crains la foule qui se presse ; Je tremble à ses milliers de voix.

Une fée a, des ma jeunesse, Conduit mes rêves dans les bois.

Là, mon cœur, pris de peine amère, A l'espérance était rendu, Comme un oiselet que sa mère Reporte au nid qu'il a perdu.

Sous nos toits mon âme étouffée.

Hors de Paris cherchant de l'air, A Meudon reçut d'une fée.

Moi jeune encore, un don bien cher.

Pauvre et briilé de longues fièvres, A l'ombre j'y rêvais un jour.

Quand la fée humecta mes lèvres De chants de plaisir et d'amour.

Fontainebleau , forêt splendide , Que je fus riche en parcourant.

Avec ma fée au vol rapide.

De tes rois l'ombrage odorant I Aux princes la cour et ses pompes ; Mais ces bois, à qui donc? — Au roi.

— Au roil Non, garde, tu te trompes:

Tous ces beaux arbres sont à moi.

Boulogne, au déclin de mon âge.

Je viens revoir tes verts abris.

Victime de plus d'un orage.

De vains regrets je m'y nourris.

Vers moi la fée accourt encore ; A mes maux elle ôte leur fiel, Et fait brilliT comme l'aurore Dans mes pleurs un rayon du ciel.

— Je viens te consoler, dit-elle ; Forme un souhait, fùt-il d'amour.

— C'est le sommeil, chère immortelle.

Qu'on demande au soir d'un long jour.

— Voudrais-tu que je t'enrichisse?

— Non ; l'ennui pourrait m'assaiUir.

— Veux-tu que je te rajeunisse?

— Non, je craindrais trop de vieillir.

Je veux un tout petit domaine Pour y planter de beaux couverts ; Pour qu'un vieil ami s'y promène A l'ombre, en me lisant ses vers.

Jusqu'au ciel mes arbres atteignent Bien vite; et, dans leurs gais penchants, Mille oiseaux chaque jour m'enseignent Comment nueurt le bruit de nos chants.

A mes vœux elle va se rendre ; Je l'arrête. 0 rêve insensé !

Sais-je si j'ai le temps d'attendre Qu'un rosier même soit poussé I Ces bois m'offrent un dernier gîte.

Au vieillard las de son fardeau.

Sous ce trenilile (ju'un sciuffle agite, Boiiup fcc, élève un tombeau.

CHANSONS DE BERANGER

GUTENBEIUr

A MM. LES STRASBuUnGEOlS, QUI, E.\ ISIO, m'o.Nï l.NVirii \ l-.V .-lU.LSMTK DE l'inauguration DE LA STATUE EXÉCUTÉE PAU DAVIU

Am ilu vauJcvillo Je la Pclllc Gouvernante.

Messieurs, pitii'' pour ma vieillesse! C'est en vain (jiio votre cité, Glorieux berceau de la presse , M'appelle ;\ sa solennité.

Garder mon coin vaut mieux, me scnihle, Que, vieux et pauvre pèlerin, M'en aller d'une voix qui IreniMc Attrister les échos du Rhin.

CHANSONS DE DÉRANGER

Eh! n'aurez-vous pas Lamartine, Le poëte qui nous ravit!

Les nobles vers qu'il vous destine (') De ses travaux paieront David. (-) Gutcnberg, s'il voit sa statue, S'il entend l'hymne harmonieux, A sa gloire tant débattue (^) Pourra croire enfin dans les deux.

Un enfant joue avec deux verres, (*) Et le télescope est trouvé.

Strasbourg, l'homme que tu révères, Qu'a-t-il voulu? qu'a-t-il rêvé?

Dieu lui cria-t-il aux oreilles Qu'il lui donnait plus qu'un métier, Et que la lampe de ses veilles ■Eclairerait le monde entier?

Qu'espérait-il, profit ou gloire, Quand devant l'àtre il se courbait, Coulant le plomb d'une écritoire Dans les moules d'un alphabet?

Dès qu'une ligne enfin s'agence.

Il dit, ravi de l'épeler :

Victoire 1 Humaine intelligence , Va , tu ne peux plus reculer !

Quoique souvent pris de débauche , Le monde pèse l'œuf au nid.

Ce qu'au hasard chacun ébauche , Il le rejette ou le finit.

Lui seul parfait une pensée.

Trouve-t-elle un trône en chemin, Daus un temple est-elle encensée :

C'est l'ouvrage du genre humain.

Quoi! vais-je éteindre une auréole?

Strasbourg s'est-il donc abusé?

Non , Gutenberg est un symbole :

C'est le progrès éternisé.

De n'aller pas lui rendre hommage.

Noble cité, j'ai des regrets.

Mais déjà d'un plus long voyage Le Temps me dit : Fais les apprêts.

(') M. de Lamartine devait assister à cette fête, et l'on annonçait des vers de lui à cette occasion.

(-) David, toujours désintéressé, n'a pas voulu faire payer le travail de cette admirable statue.

('j Outre que plusieurs villes ont disputé à Strasbourg et Maycuce d'avoir été les berceaux de l'imprimerie, l'honueur de l'invention a été disputé à Guteuberg en faveur d'hommes plus ou moins connus avant lui et de sou temps. C'est un procès que l'opinion publique a décidé , sans trop pouvoir l'approfondir. On ne peut nier que Gutenberg présente les meilleurs titres i l'honneur de l'application complète du nouveau procédé.

(') On prétend que l'enfant d'un lunettier de Hollande, ayant réuni deux veiTCs do force différente, donna lieu il l'invention du télescope, dont Galilée tira dès lors un si grand parti.

CHANSONS DE DÉRANGER

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