‹ Chansons de P.J. de Béranger, anciennes et posthumes.-Chapitre 307 sur 340 · MES CRAINTES · texte numérisé non relu

MES CRAINTES

LETTRK A JID.N A.MI M. LEUliLiN, Dlî L'ACADÉ.MIE l-Il A.MJ. AISE

Am ilu vauiltvifle Je la Pulilc Goiivcrnanle.

Cher Lebrun, ta muse héroïque,

A la chanson tendant la main ,

M'écrit : " Au trône académique

« Veux-tu monter? Parle, et demain... »

Muse, arrêtez. Par lassitude

D'un monde où j'ai fait long séjour,

J'ai pris goût à la solitude.

J'y tiens : c'est mon dernier amour.

Oui, j'adore, ami, la retraite, Et du bruit mon âge a l'effroi.

Le monde, dis-tu, me regrette.

Le monde? Il pense bien à moi I Bourgeois vaniteux , il s'arrange De peu de gloire et de gros fonds ; Et, pour s'ébaudir dans sa fange, A toujours assez de bouffons.

Refais-toi tribun politique ! M'a-t-on crié. Mais quoi 1 Jadis N'ai-je pas, sur cette umsique, Fait assez de vers applaudis?

D'autres m'ont dit : i Fais-toi messie a Ou prophète, et viens, dès ce soir, « D'un parfum de théocratie » T'enivrcr à notre encensoir. »

De me lai.-scr lairo grand liomuiO, Non, je n'eus jamais le désir.

L'époque n'est pas économe De piédestaux ; ou peut choisir.

Toute secte a sa créature ; Tout club aussi : c'est tel ou tel.

Ou donne ici la dictature; Là-bas on élève un autel.

L'idole est partout promenée ;

Mais bientôt les porteurs sont las.

Nous voyons, en moins d'une année.

Messie et dictateur à bas.

On crie à l'un : « Tu n'es qu'un homme !

A l'autre, si c'est un vieillard :

ï Sur cette borne fais un somme

« En attendant le corbillard. »

Las ! toute gloire est mensongère

Dans ce temps d'esprits fourvoyés.

Tel s'en fait une viagère.

Qui lui-même lu fou'le aux pieds.

Combien j'ai vu de nos idoles

Subir de contraires destins !

Je riais de leurs auréoles ;

J'ai pleuré sur leurs fronts éteints.

Ami, ne laissons pas le monde Nous emporter à tous ses vents.

Plus qu'une misère profonde J'ai craint des honneurs décevauts.

uSU

CHANSONS DE BERANGER

Riiueur, j'ai craiut de faire ombrage Aux talents d'uu ordre élevé ; J'ai craint jusqu'au renom de sage, Dont Lisette m'a préservé.

Moi , sage ! oh ! non ; c'est la paresse

Qui m'a fait des goûts si bornés.

Non, j'aurais craint que ma sagesse

N'effrayât de pauvres damnés.

Quand souffrent au siècle où nous sommes

Peuple et rui, riche et travailleur,

Crois-moi, le plus sage des hommes N'en saurait être le meilleur.

Lebrun , mon exemple t'enseigne A faire au monde juste part.

A l'Institut qu'un autre règne :

J'ai bàli ma ruche à l'écart.

Là, si peu que le miel abonde.

Je puis craiudre eiicor les fourmis; Mais là, moins je me donne au monde, l'ius j'appartiens à mes amis.

CHANSONS DE BERANGER

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