‹ Chansons de P.J. de Béranger (volume 2)Chapitre 15 sur 95 · LAIDEUR ET BEAUTE · texte numérisé non relu

LAIDEUR ET BEAUTE

Air : C'est à mon maître en l'art de plaire.

Sa trop grande beauté m'obsède ; C'est un masque aisément trompeur.

Oui, je voudrais qu'elle fût laide, Mais laide, laide à faire peur.

Belle ainsi faut-il que je l'aime!

Dieu, reprends ce don éclatant; Je le demande à l'enfer même :

Qu'elle soit laide et que je l'aime autant.

A ces mots m'apparaît le diable :

C'est le père de la laideur.

«Rendons-la, dit-il, effroyable.

« De tes rivaux trompons l'ardeur.

• J'aime assez ces métamorphoses.

«Ta belle ici vient en chantant :

«Perles, tombez; fanez-vous, roses.

«La voilà laide et tu l'aimes autant. »

^-v 92 <-^ Laide! moi! dit-elle, étonnée.

Elle s'approche d'un miroir, Doute d'abord, puis consternée, Tombe en un morne désespoir.

«Pour ijioi seul tu jurais de vivre, «Lui dis-je, à ses pieds me jetant :

«A mon seul amour il te livre.

«Plus laide encor, je t'aimerais autant.»

Ses yeux éteints fondent en larmes, Alors sa douleur m'attendrit.

Ah! rendez, rendez-lui ses charmes.

Soit! répond Satan qui sourit.

Ainsi que naît la fraîche aurore , Sa beauté renaît à l'instant.

Elle est, je crois, plus belle encore- Elle est plus belle et moi je l'aime autant^

Vite, au miroir elle s'assure Qu'on lui rend bien tous ses appas.

Des pleurs restent sur sa figure.

Qu'elle essuie en grondant tout bas.

Satan s'envole, et la cruelle Fuit et s'écrie en me quittant :

Jamais fille que Dieu fit belle Ne doit aimer qui peut l'aimer autant.

a— >- 95 <-^sî LE VIEUX CAPORAL.

Air du Vilain, ou de Ninon chez madame de Sévigné.

En avant! partez, camarades, L'arme au bras, le fusil chargé.

J'ai ma pipe et vos embrassades; Venez me donner mon congé.

J'eus tort de vieillir au service.

Mais pour vous tous, jeunes soldats, J'étais un père à l'exercice, (bis.)

Conscrits, au pas.

Ne pleurez pas.

Ne pleurez pas.

Marchez au pas.

Au pas, au pas, au pas, au pas!

Un morveux d'officier m'outrage; Je lui fends!... il vient d'en guérir.

On me condamne, c'est l'usage :

Si — >■ D 6 -<— s Le vieux caporal doit mourir.

Poussé d'humeur et de rogomme, Rien n'a pu retenir mon bras.

Puis, moi, j'ai servi le grand homme-

Conscrits , au pas.

Ne pleurez pas.

Ne pleurez pas.

Marchez au pas.

Au pas, au pas, au pas, au pas!

Conscrits, vous ne troquerez guères Bras ou jambes contre une croix.

J'ai gagné la mienne à ces guerres Où nous bousculions tous les rois.

Chacim de vous payait à boire Quand je racontais nos combats.

Ce que c'est pourtant que la gloire!

Conscrits, au pas.

Ne pleurez pas.

Ne pleurez pas.

Marchez au pas.

Au pas, au pas, au pas , au pas!

m-> 97 <-^ Robert, enfant de mon village, Retourne garder tes moutons.

Tiens, de ces jardins vois l'ombrage Avril fleurit mieux nos cantons.

Dans nos bois, souvent dès l'aurore J'ai déniché de frais appas. Bon dieu ! ma mère existe encore!

Conscrits, au pas.

Ne pleurez pas.

Ne pleurez pas.

Marchez au pas.

Au pas, au pas, au pas, au pas!

Qui là bas sanglote et regarde ?

Eh! c'est la veuve du tambour.

En Russie, à l'arrière- garde J'ai porté son fils nuit et jour.

Gomme le père, enfant et femme, Sans moi restaient sous les frimas.

Elle va prier pour mon âme.

Conscrits , au pas.

Ne pleurez pas.

Ne pleurez pas.

Marchez au pas.

Au pas, au pas, au pas, au pas!

Morbleu ! ma pipe s'est éteinte.

Non, pas encore... Allons, tant mieux!

Nous allons entrer dans l'enceinte; Çà, ne me bandez pas les yeux.

Mes amis, fâché de la peine.

Surtout ne tirez pas trop bas.

Et qu'au pays Dieu vous ramène!

Conscrits , au pas.

Ne pleurez pas.

Ne pleurez pas.

Marchez au pas. Au pas, au pas, au pas, au pas!

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