‹ Chansons de P.J. de Béranger (volume 2)Chapitre 19 sur 95 · CHANT FUNERAIRE · texte numérisé non relu

CHANT FUNERAIRE

SÛR LA MORT DE MON AMI QUENESCOURT. Air : Echos des bois, errans dans ces vallons.

Quoi! sourd aux cris d'un long Miserere, Sous ce drap noir, que j'asperge en silence; Quoi ! ce cercueil, de cierges entouré, C'est mon ami, c'est mon ami d'enfance! Cessez vos chants , prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Descendu là , sans s'appuyer sur vous ^ Dans l'autre vie, il entre exempt d'alarmes^ Qu'est-il besoin que votre Dieu jaloux De son enfer vienne effrayer nos larmes? Cessez vos chants , prêtres ; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

(bis.)

Son âme, hélas! trop tôt prenant l'essor, Tel un fruit mur qu'un jeune enfant dérobe, Nous est ravie. Un ange aux ailes d'or L'emporte au ciel dans le pan de sa robe. Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Modeste et bon, cet homme vertueux, Privé des biens que l'opulence affiche, A semblé pauvre au riche fastueux, Et par ses dons au pauvre à semblé riche. Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Las, sur les flots, d'aller rasant le bord ,

Je saluai sa demeure ignorée.

Entre, et, chez moi, dit-il, comme en un port ,

Raccommodons ta voile déchirée.

Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix

De le bénir pour la dernière fois.

Proclamé roi de ses festins joyeux,

A son foyer je fais sëchei" ma lyre. J'y vois pour moi se dérider les cieux Et mon pays daigne enfin me sourire.

Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

A mes chansons que sa joie applaudit!

Sur mes succès son cœur s'en fait accroire, Et s'enivrant des fleurs qu'il me prédit , Prend leur parfum pour un encens de gloire. Cessez vos chants, prêtres; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Au peu d'éclat dont je brille à présent, Ah! qu'il ait part, et puisse à ma lumière, Gomme au flambeau que porte un ver luisant, Long-temps son nom se lire sur la pierre! ^7 Cessez vos chants , prêti'es ; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

Des hymnes saints cessez le triste accord : Il est parti, mais pour un meilleur monde.

^ — >■ 118 -* — s A mes chansons s'il peut rester encor Dans ce cercueil un écho qui réponde, Cessez vos chants , prêtres ; c'est à ma voix De le bénir pour la dernière fois.

s— >• 1 19 -«— « JEANNE LA ROUSSE,

ou LA FEMME DU BRACONNIER.

Air : Soir et matin sur la fougère.

Un enfant dort à sa mamelle ; Elle en porte un autre à son dos- L'aîné qu'elle traîne après elle, Gèle, pieds nus, dans ses sabots.

Hélas ! des gardes qu'il courrouce Au loin , le père est prisonnier.

Dieu , veillez sur Jeanne la Rousse ; On a surpris le braconnier.

Je l'ai vue heureuse et parée;

Elle cousait , chantait , lisait.

Du magister fille adorée,

Par son bon cœur elle plaisait.

J'ai pressé sa main blanche et douce ,

En dansant sous le marronnier.

Dieu , veillez sur Jeanne la Rousse ;

On a surpris le braconnier.

^-> 120 <--^ Un fermier riche et de son âge , Qu'elle espérait voir son époux La quitta , parce qu'au village On riait de ses cheveux roux.

Puis deux , puis trois ; chacun repousse Jeanne qui n'a pas un denier.

Dieu, veillez sur Jeanne ^Rousse 5 On a surpris le braconnier.

Mais un vaurien dit : « Rousse où blonde , «Moi, pour femme je te choisis.

« En vain les gardes font la ronde :

«J'ai bon repaire et trois fusils.

«Faut-il bénir mon lit de mousse?

«Du château payons l'aumônier.»

Dieu , veillez sur Jeanne la Rousse ; On a surpris le braconnier.

Doux besoin d'être épouse et mère Fit céder Jeanne qui , trois fois , Depuis , dans une joie amère , Accoucha seule au fond des bois.

Pauvres enfans ! chacun d'eux pousse Frais comme un bouton printanier.

Dieu, veillez sur Jeanne la Rousse; On a surpris le braconnier.

Quel miracle un bon cœur opère !

Jeanne, fidèle à ses devoirs.

Sourit encor ; car, de leur père , Ses fils auront les cheveux noirs.

Elle sourit; car sa voix douce Rend l'espoir à son prisonnier.

Dieu , veillez sur Jeanne la Rousse ; On a surpris le braconnier.

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