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m'inspirent. Combien de fois me suis-je entendu reprocher des applaudissemens donnés à leurs plus audacieuses innovations! Pouvais-je ne pas applaudir, même en blâmant un peu? Dans mon grenier, à leur âge, sous le règne de l'abbé Delille, j'avais moi-même projeté l'escalade de bien des barrières. Je ne sais quelle voix me criait : Non , les Latins et les Grecs même ne doivent pas être des modèles; ce sont des flambeaux : sachez vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m'avait arraché aux lisières des Le Batteux et des La Harpe; service que je n'ai jamais oublié.
Je l'avoue pourtant, je n'aurais pas voulu plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard, le plus classique de nos vieux auteurs; je n'aurais pas voulu surtout qu'on tournât le dos à notre siècle d'affranchissement, pour ne fouiller qu'au cercueil du moyen âge, à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons accablaient les pauvres serfs, nos aïeux. Peut-être avais-je tort, après tout. C'est lorsqu'à
s — >- 39 < — «s travers l'Atlantique il croyait voguer vers l'Asie, berceau de l'ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens! il y a de la raison dans votre audace. Mais, puisque vous avez l'avenir pour vous, montrez un peu moins d'impatience contre la génération qui vous a précédés , et qui marche encore à votre tète par rang d'âge. Elle a été riche aussi en grands talens, et tous se sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés dont les fruits ne mûriront guère que pour vous. C'est du milieu des combats à mort de la tribune, au bruit des longues et sanglantes batailles; dans les douleurs de l'exil; au pied des échafauds que, par de brillans et nombreux succès, ils ont entretenu le culte des Muses, et qu'ils ont dit à la barbarie : Tu n'iras pas plus loin. Et vous le savez; elle ne s'arrête que devant la gloire. Quant à moi, qui, jusqu'à présent, n'ai eu qu'à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu'elle me crie : Arrière, bon homme! laisse-nous passer. Ce que l'ingrate pourrait faire avant peu. Je sors de la lice pendant que j'ai encore la force de m'en
éloigner. Trop souvent au soir de la vie nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l'attendre au lit, dont alors on a si grand besoin. Je me hâte de gagner le mien, quoiqu'il soit un peu dur. Quoi ! vous ne ferez plus de chansons ? Je ne promets pas cela; entendons-nous, de grâce. Je promets de n'en pas publier davantage. Aux joies du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre; bon gré mal gré, il faut trafiquer de la Muse : le commerce m'ennuie; je me retire. Mon ambition n'a jamais été à plus d'un morceau de pain pour mes vieux jours : elle est satisfaite, bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse espérer jamais l'honneur d'être éligible, en dépit de la révolution de Juillet , à qui je n'en veux pas pour cela. A ne faire des chansons que pour vous, dira-t-on, le dégoût vous prendra bien vite. Eh! ne puis-je faire autre chose que des couplets pour ma fête? Je n'ai pas renoncé à être utile. Dans la retraite où je vais me confiner, les souvenirs se presseront en foule. Ce sont les
bonnes fortunes d'un vieillard. Notre époque, agitée par tant de passions extrêmes, ne transmettra que peu de jugemens équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acteurs ou encombré les coulisses. J'ai connu un grand nombre d'hommes qui ont marqué depuis vingt ans; sur presque tous ceux que je n'ai pas vus ou que je n'ai fait qu'entrevoir, ma mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Je veux faire une espèce de Dictionnaire historique, où, sous chaque nom de nos notabilités politiques et littéraires, jeunes et vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugemens que je me permettrai de porter ou que j'emprunterai aux autorités compétentes. Ce travail peu fatigant, qui n'exige ni des connaissances profondes, ni le talent de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des erreurs et des calomnies qu'enfante toujours une lutte envenimée; car ce n'est pas dans un esprit de dénigrement, on le conçoit, que j'ai formé ce projet.
Dans une cinquantaine d'années, ceux qui voudront écrire l'histoire de ces jours féconds en événemens, n'auront à consulter, je le crains bien, que des documens entachés de partialité. Les notes que je laisserai à ma mort pourront inspirer quelque confiance, même dans ce qu'elles auront de sévère, car je ne prétends pas n'être qu'un panégyriste. Les historiens savent tant de choses , qu'ils sauront sans doute alors que j'ai eu peu à me plaindre des hommes, même des hommes puissans; que si je n'ai rien été, c'est comme d'autres sont quelque chose, je veux dire en me donnant de la peine pour cela; ils n'auront donc pas à me ranger au nombre des gens désappointés et chagrins. Ils sauront peut-être aussi que j'ai joui de la réputation d'observateur assez attentif, assez exact, assez pénétrant, et qu'enfin je m'en suis toujours phitôt pris à la faiblesse des hommes qu'à leur mauvais vouloir du mal que j'ai pu voir faire dans mon temps. Des matériaux recueillis dans cet esprit manquent trop souvent pour que les historiens à venir ne tirent pas bon
parti de ceux que je laisserai. La France un jour pourra m'en savoir gré. Qui sait si ce n'est pas à cet ouvrage de ma vieillesse que mon nom devra de me survivre? 11 serait plaisant que la postérité dît : Le judicieux, le grave Béranger! Pourquoi pas ?
Mais voici bien des pages à la suite les unes des autres, sans trop de logique, ni surtout de nécessité. Se douterait-on, à la longueur de cette préface, que j'ai toujours redouté d'entretenir le public de moi, autrement qu'en chansons? Je crains bien d'avoir abusé étrangement du privilège que donne l'instant des adieux : il me reste pourtant encore une dette de cœur à acquitter.
Au risque d'avoir l'air de solliciter pour mes nouvelles chansons l'indulgence des journaux , mise par moi si souvent à l'épreuve, je dois témoigner ma reconnaissance à leurs rédacteurs, pour l'appui qu'ils m'ont prêté dans mes petites guerres avec le pouvoir. Ceux de mon opinion ont plus d'une fois bravé les ciseaux de la censure et les ongles de la main de justice pour venir à mon secours dans les momens périlleux. I\ul
doute que sans eux on ne m'eût fait payer plus chèrement la témérité de mes attaques. Je ne suis point de ceux qui oublient les obligations qu'ils ont à la presse périodique.
Je me fais un devoir d'ajouter que même les journaux de l'opinion la plus opposée à la mienne, tout en repoussant l'hostilité de mes principes, m'ont paru presque toujours garder la mesure qu'un homme convaincu a droit d'attendre de ses adversaires, surtout quand il ne s'en prend qu'à ceux qui sont en position de se venger.
J'attribue cette bienveillance si générale à l'empire qu'exerce en France le genre auquel je me suis exclusivement livré. Cela seul suffirait pour m'ôter toute envie d'accoler jamais aucun autre titre à celui de chansonnier, qui m'a rendu cher à mes concitoyens.