‹ Chansons de P.J. de Béranger (volume 2)Chapitre 4 sur 95 · LE FEU DU PRISONNIER · texte numérisé non relu

LE FEU DU PRISONNIER

Air du vaudeville de Taconnet.

Combien le feu tient douce compagnie

Au prisonnier, dans les longs soirs d'hiver!

Seul avec moi se chauffe un bon Génie,

Qui parle haut, rime ou chante un vieux air. [bis.^

Il me fait voir, sur la braise animée.

Des bois, des mers, un monde en peu d'instans. (bis.)

Tout mon ennui s'envole à la fumée. )

O bon Génie , amusez-moi long-temps. )

Jeune, il me fit rêver, pleurer, sourire; Vieux, il me berce avec mes premiers jeux. Du doigt, dans l'âtre, il signale un navire : Je vois trois mâts sur des flots orageux. Le vaisseau vogue, et bientôt l'équipage Sous un beau ciel saluera le printemps. Moi seul je reste enchaîné sur la plage. O bon Génie , amusez-moi long-temps.

Ici, que vois-je? est-ce un aigle qui vole Et du soleil mesure la hauteur?

C'est un ballon : voici la banderole, Et la nacelle et le navigateur.

L'audacieux, si la pitié l'inspire, Doit de ces murs plaindre les habitans. Libre là haut, quel air pur il respire! O bon Génie, amusez-moi long-temps.

D'un canton suisse , ah ! voilà bien l'image : Glaciers, torrens, vallons, lacs et troupeaux. J'aurais dû fuir quand j'ai prévu l'orage; La liberté, là, m'offrait le repos *,

Je franchirais ces monts à crête immense, Où je crois voir nos vieux drapeaux flottans. Mon cœur n'a pu s'arracher à la France. O bon Génie, amusez-moi long-temps.

Dans mon désert encor quelque mirage!

Génie, allons sur ces coteaux boisés.

En vain tout bas on me dit : Deviens sage ^ ; Plie un genou, tes fers seront brisés.

Vous, qui, bravant le geôlier qui nous guette, Me rendez jeune à près de cinquante ans, Sur ce brasier, vite, un coup de baguette. O bon Génie, amusez-moi long-temps.

Page 1