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LES BLESSES

La première fois, ce fut à l'hôpital des Dunes. Un hôpital improvisé dans un vieux collège, aux larges escaliers vermoulus, aux murailles uniformément blanchies d'un lait de chaux, avec une haute plinthe de peinture verte. Une longue salle contient une cinquantaine de lits. Il y a là des blessés de toutes les armes, des amputés, des convalescents, des visages imberbes éclairés d'un sjurire où vacille un reste d'adolescence, des faces ravagées de territoriaux hirsutes, renfrognés et soucieux, un nègre hilare aux épaules de cariatide, un Kabyle au teint de bronze clair, à la barbe courte, au crâne rasé. Fiévreux, boudeur, couché en chien de fusil, il remonte ses couvertures, ne veut rien voir, rien entendre. Le « barde» arrive, guêtre, en tenue militaire, sans autre insigne qu'un brassard de soie tricolore. Il monte sur une petite estrade comme on en met sous les pieds des chefs d'orchestre. Dans l'allée du milieu, au bout de la salle, il la domine. Les infirmiers militaires sont rangés au long du mur, les médecins-majors assis sur des chaises deci delà, les dames de la Croix- Rouge sourient, accoudées au chevet des lits.

Botrel parle. D'une voix qui vibre étrangement

dans cette salle où toujours on parlait bas, il explique ce qu'il vient faire. C'est un petit laïus fort simple et fort bien tourné sur la guerre et qui rappelle que le soldat français a toujours aimé les chansons. Les visages douloureux se sont tournés vers lui, les patients qui l'ont pu se sont assis dans leurs lits. Tous les yeux le regardaient largement ouverts. Est-ce de lièvre ou d'étonnement ? Un speech, des chansons? pour eux qui viennent de voir la mort de si près et qui ont encore rendez-vous avec elle !...

Une gêne m'envahit. Il me semble qu'un malentendu va naître ici et grandir. Botrel, ému, mais têtu, récite des vers, il lance ce qu'en argot de théâtre on appelle «un bon coup de gueule >^. Et puis, il chante. Sa voix est chaude, jeune, bien timbrée. Elle caresse et elle entraîne. Il chante la chanson de Rosalie. Rosalie, c'est la baïonnette qui revient de la bataille, rose encore du sang ennemi et que le troupier a surnommé pour cela «Rosalie» :

Elle adore entrer en danse Quand pour donner la cadence,

Verse à boire !

A préludé le canon,

Buvons donc!

Je suis assis au pied du lit d'un fusilier marin blessé à Dixmude. Son visage émacié s'encadre d'une légère barbe blonde. Avec son cou tendu, sa forte ossature, ses grands yeux bleus, la gravité de toute son attitude, il ressemblait à un Christ qui sortirait d'un rêve. Sa bouche était entr'ouverte, le voilà qui sourit, du rose aux joues ; et comme Rosalie se chante sur un air de marche, je vois, sous son maillot de laine bleue, le torse du marin qui se balance comme pouc marquer le pas.

A la fin du couplet, il applaudit de toutes ses forces. Dans tous les lits on rit, on applaudit. La glace est rompue. Maintenant, le chanteur attaque la Kaisériole sur l'air de la Ca?'?nagnole, puis Guillaume s'en va-t-en guej^f^e sur l'air de Marlboî^ough, En revenmit de guerre sur l'air de En revenant de noce. Dans la Tranchée, le Paimpolais, etc. Tout cela est gai, bon enfant, héroïque sans emphase. Dans ces chansons-là, on tue, on cogne, on s'excite à l'assaut, on bafoue l'ennemi, on crie vengeance avec simplicité :

Nous avons soif de vengeance !

Rosalie, verse à la France !

Verse à boire!

De la gloire à pleins bidons!

Buvons donc !

Quelle erreur était la mienne 1 Le cœur de Botrel est plus près que le mien de celui de nos Héros. Ces braves Français aiment les chansons et les grands mots. Ce sont des mots à leur taille. Ils n'y voient point tant de profondeurs. Ces mots-là expriment bien ce qu'ils sentent, ils les trouvent tout naturels, comme leur propre conduite. Notre timidité a tort, et c'est notre excès de littérature qui crée en nousmêmes ces malentendus que nous redoutons.

Le lendemain, Botrel chantait dans un autre hôpital, l'hôpital Lamartine. Mais ce jour-là, je ne l'entendis pas. J'écrivais dans ma chambre tandis qu'audessus de ma tête régnait un formidable vacarme. Quatre Taubes survolaient Dunkerque et laissaient tomber une vingtaine de bombes sur la ville et les environs. De partout on tirait sur eux à coups de

canon et à coups de fusil. Il y eut une vingtaine de morts et quelques dizaines de blessés. A La première explosion, le chansonnier allait monter sur sa petite estrade. Il y eut une stupeur et quelques cris d'effroi, un commencement de panique. La bombe était tombée à quatre mètres de l'hôpital, en en criblant les murs d'éclats de fonte, en en brisant toutes les vitres.

L'ne deuxième explosion suivit de près la première. Une balle perdue passant à travers les carreaux vint rouler aux pieds du poète breton, qui la ramassa, la mit dans sa poche, monta sa marche et dit : «On connaît ça! — C'est comme au théâtre : On frappe au rideau. Au troisième coup, je commence!» Le troisième coup arriva à point, et dans tous les lits on applaudit.

La séance commença et se poursuivit, une heure durant, dans l'enthousiasme, sous le bruit des bombes et des fusillades.

Depuis, les Taubes et les Aviatiks sont revenus en plus grand nombre, mais le sang-froid des Dunkerquois ne s'est plus démenti.

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