‹ Chansons de routeChapitre 3 sur 60 · LES POILUS · texte numérisé non relu

LES POILUS

La deuxième fois que j'entendis Botrel ce fut au Kursaal de Malo. On en avait retiré les banquettes et les fauteuils, car depuis la guerre il sert d'asile à des soldats qui couchent sur des bottes de paille étendues dans la vaste salle et sur la scène. La paille retirée, quelques décors rétablis, un bout de rampe allumé, il avait repris un peu de son ancien aspect. Trois mille territoriaux de la région du Nord, revenus depuis quelques jours des tranchées pour une période de repos, se pressaient debout dans la vaste salle. Quel

public ! Comment décrire ces capotes fripées, décolorées, ces képis déformés, détrempés par les averses, ces faces hirsutes enveloppées de cache-nez de toutes les couleurs et qui portent les traces de tant de souffrances, de luttes courageuses, de dangers courus?... Botrel eut bientôt fait de les inciter à reprendre en choeur au refrain, sa Rosalie fameuse, ses Rouies du Kaiser, son hilarant En passant pa?' ton Berlin, etc. Tassés les uns contre les autres, malgré la diversité des physionomies, quelques-unes béates et qui semblaient boire le chanteur, d'autres soucieuses, harassées, réfractaires, ils semblaient n'avoir qu'une seule àme. Ce chœur à trois mille voix dégageait une singulière puissance d'entraînement mutuel... Cette àme collective avait des accents douloureux et farouches ; par moments la grande voix mâle et guerrière faisait trembler les vitres du Kursaal, puis elle traînait sur les finales en lamento. C'est la voix de ceux qui ont donné leur vie en connaissant toute l'étendue du sacrifice...

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