RECHERCHES
Snr la Vie littéraire et les OEiivres de
Thibault IV, Comte de Champagne et de Brie,
roi de Navarre.
De tous les princes, qui régnèrent en Champagne, le plus célèbre est Thibault IV. Son règne de cinquante ans mériterait un sérieux historien : quelques pages ne peuvent suffire à cette longue tâche. D'ailleurs, nous pardonnerait-on de l'entreprendre à propos de chansons ; ce serait abuser de la confiance du lecteur. Déjà nous allons , et trop souvent peutêtre , descendre dans le domaine des graves chroniques pour expliquer des vers moins connus pour leur mérite réel qu'à cause du voile mystérieux, qui les protège contre l'oubli. Les poètes les plus harmonieux ne sont pas toujours de profonds hommes d'Etat : si Thibault eut prévu les médisances cruelles, que devaient attirer sur sa mémoire ses galanteries poétiques, il eut sans doute employé sa verve comme tant d'autres à chanter la déroule de Roncevaux ou les malheurs de Tristan et d'Yseult. Mais pour les princes la vie du monde commence tôt. Ils sont aux prises avec la société bien avant que l'expérience leur prête son égide : et souvent ils payent cher l'honneur d'ouvrir la campagne au printemps de leurs jours. On fut sans pitié pour Thibault : la légèreté de son caractère se prêta merveilleusement à prolonger sa jeunesse pendant
et à le rendre tour-à-tour le jouet de passions , qui ne furent pas les siennes , ou le dévoué serviteur d'une femme, qui le domina, parce qu'elle avait du génie et qu'il n'eut que de l'esprit et de la bravoure.
Ordinairement on cherche dans les chroniques ce qui peut éclaircir l'histoire : mais cette fois c'est elle, qui va rectifier les erreurs acceptées trop facilement par les conversations intimes et conservées avec complaisance par la tradition mal à propos crédule. Les personnages, qui vont entrer en scène, sont connus : il nous suffira de les nommer.
Henry lor, comte de Champagne, mourut en 1175 après avoir eu pour femme Marie de France , fille de Louis VII. Henry, Ile du nom, l'ainé de ses fils , lui succéda. Compagnon de guerre de Philippe-Auguste, il contracta mariage pendant la croisade de U91, avec Isabelle, reine de Jérusalem : de cette union naquirent Alix , qui depuis donna sa main au roi de Chypre Hugues de Lusignan , et Philippine épouse d'Erard de Brienne. Elles étaient encore au berceau, quand elles perdirent leur père en 1192. Thibault, son frère cadet , prétendit que la Champagne était un fief masculin et parvint à s'en emparer à l'exclusion de ses nièces, trop jeunes pour défendre leur héritage. — Ce prince, 5« comte de son nom, partagea son lit conjugal avec Blanche, fille de Sanche VI et sœur de Sanche VÎI , tous deux successivement rois de Navarre. Il périt jeune (1201-1202) et laissa sa femme enceinte. Quelques mois après, elle mit au monde un prince, qui fut nommé Thibault comme son père : cette circonstance lui valut pour premier surnom celui de Posthume (1). Elle fut plus tard exploitée par les factions , quand elles éprouvèrent le besoin de le déconsidérer.
Thibault III avait pu , grâce à l'enfance d'Alix et de Philippine, se faire reconnaître comte de Champagne. Erard de Brienne voulut à son tour profiter de la minorité de Thibault IV , pour faire valoir les prétentions de sa femme. Fendant plusieurs années Blanche eut à défendre par les armes
(1; D. Anselme : Histoire de la Maison de France : 1726. — Tom. 2. — Les grandes chroniques de France : Paulin Paris, Um. ; Tom 4, p. 119.
les droits de son fils. Elle les fit triompher ; et un arrêt rendu par les Pairs du royaume, en Juillet 1216, repoussa définitivement les réclamations de ses adversaires {\).
Blanche de Navarre serait plus illustre , si la destinée ne l'eut fait contemporaine de Blanche de Castille : toutes deux du même nom , toutes deux d'origine espagnole , toutes deux régentes, elles surent par leur adresse et leur énergie sauver l'héritage de leurs enfants. Blanche de Navarre précéda de 26 ans Blanche de Castille dans la lutte et lui donna l'exemple de l'amour maternel et du dévoûment. Elle fut brave , libérale et généreuse : la Champagne n'a pas encore oublié la bonne comtesse Blanche ; ce qui proQve que les bienfaits ne font pas toujours des ingrats
Elle aimait les lettres et les arts; et plus d'un poète brillait à sa cour. Dans leur conversation , Thibault apprit les premières règles de la poésie : l'amour fit le reste (2). Le comte de Champagne passa sa jeunesse à la cour de Philippe- Auguste : là florissaient alors Hélinand , Chrétien de Troyes , Raoul de Houdan et bien d'autres trouvères distingués. A leur école le prince forma son goût délicat et son style élégant. Les études, qu'il fit sous les professeurs de l'université de Paris, en ce temps la première du monde, développèrent les heureux germes, qu'il tenait de la nature (3).
Thibault éta'it bien fait, d'une figure agréable, adroit dans tous les exercices de chevalerie ( -4 ) : il savait manier la lance avec habileté. Riche d'imagination , adorateur avoué des dames , il dut se hâter de donner son cœur. A cette époque de mœurs chevaleresques , l'amour , disait-on, élevait l'âme et lui donnait toutes les vertus. Aussi pour mieux valoir, cha-
(1) Chantereau : Traité des fiefs : Preuves, p. 69. (2} V. chanson 5» , 1er couplet, p. 9.
(3) André Favyn. Histoire de Navarre : Paris 1612, pag. 300. — Baugier : Mémoires historiques de Champagne, t. 1, p. 167.
(4) Cependant Thibault dans la chanson 45, p. 67, dit qu'il n'est pas beau : peut-être y a-t-il modestie de sa part. — Quelques jeux partis nous le présentent comme gros. V. p. 81 , 106.
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cuD cherchait-il à placer aussi haut que possible ses hommages et ses affections. Il était de bon ton d'avoir des aventures gaillardes avec les bergères et de languir aux pieds des chatelainesr. Telle était au moins l'habitude des poètes nobles ou. vilains fl).
Le jeune comte de Champagne n'eut garde de manquer à l'usage : il s'y conforma d'autant plus scrupuleusement que l'homme, qui passe pour avoir été son maître dans le grand art de composer lais et chansons , Gace Brûlé ne faisait autre chose, au risque de perdre la liberté et peut-être la vie (2). Thibault, petit-fils des rois de France, de Navarre, d'Angleterre et des empereurs d'Allemagne , possesseur d'une de nos plus grandes provinces , héritier présomptif d'une couronne , pouvait difficilement trouver une femme d'un rang supérieur au sien. Ce n'était qu'autour du trône qu'il pouvait rencontrer Dame assez haut placée, pour qu'il pût avec vraisemblance se plaindre de ses dédains.
Sous le beau ciel d'Espagne naquit vers la fin du xu» siècle une princesse, qui devait être l'honneur de son sexe et la gloire de la France. La fille d'Alphonse le Noble, roi de Castille, Blanche avait épousé Louis de France, le digne fils de Philippe- Auguste. L'époque de sa naissance est douteuse : le rang même qu'elle occupa parmi les enfants de son père est sujet à discussion : néanmoins elle dut voir le jour vers Il87. Son mariage eut lieu le 22 mai 1200. Sa figure était belle et noble. Varillas prétend qu'elle avait le teint frais et coloré (5;; il a pour cela de malicieuses raisons , sur lesquelles nous reviendrons plus tard. Il aurait dû dire aussi que Blanche avait les cheveux blonds : c'était un fait, si non facile à prouver , au moins utile à poser en avant dans certain but. Mais il est un point sur lequel tous les historiens s'accordent : c'est que l'illustre princesse était absolue dans ses affections (i). Elle aima son
(1) V. Chansonniers de Champagne, des xii© et xiîie siècles. Reims, 1810. — Chansons de Geoffroy de Chastillon, de Gauthier d'Espinoy , de Jacques de Dampierre , de Philippe de Nanteuil , du comte de Roucy.
(2) Voir même volume : Préface, page 56.
(5) Varillas ; Histoire de la minorité de Saint Louis ; Lahaye, (4) Mezeray , abrég. : 1740. In-12. T. V. p. 149, 151.
mari , ses enfants avec passion , même avec jalousie. Nous répéterons par ici l'anecdote trop connue du lait offert à Saint Louis par une dame d'honneur, un jour que Blanche était malade, ni les craintes qu'elle manifestait de voir Marguerite de Provence lui enlever l'affection de son fils (1). Un amour partagé n'eut pu lui convenir •. jamais elle n'eut aimé l'homme, qui n'eut pas été partout, sans cesse et tout entier à elle. Elle suivit son mari dans ses voyages , à la guerre. Elle ne le quitta que lorsque l'impérieuse nécessité l'y contraignait. Louis était digne d'un amour aussi passionné : à peu près du même âge qu'elle, il ne cessa de lui rester fidèle (2^ Il acceptait avec bonheur la compagne, que le ciel lui donnait , et mettait sur le compte de son dévoûment ce que son caractère avait de dominant. D'ailleurs Blanche avait le génie des affaires, et son énergie était toujours à la hauteur des événements.
Louis se préparait au trône par des victoires : il battait les Anglais en Poitou le jour même où Philippe-Auguste gagnait la bataille de Bouvines. Élu roi d'Âugleterre en 1216, il soutint avec vaillance ses droits à la couronne, que le peuple lui avait offerte. Lorsque la trahison l'eut contraint à repasser la mer, il ne cessa d'aider son père dans ses projets d'unité monarchique. Blanche renonça sans peine à succéder aux héritiers de Guillaume le Conquérant : elle ne voulut pas non plus que l'on fit la guerre pour faire valoir ses titres au trône de Gastille : celui de France lui suffisait. Toute sa vie, fidèle à la politique de Philippe, elle ne cessa d'applaudir aux efforts tentés pour soumettre les hauts barons. La ruine de l'oligarchie féodale devint son rêve : et la vigueur, qu'elle mit à le réaliser, fut la seule cause des calomnies, dont elle fut victime.
C'est à cette femme à l'âme ardente et dévouée , que le jeune Thibault offrit , dit-on , ses hommages de poète: nous verrons qu'il plaçait ailleurs son cœur d'homme. Certes il ne pouvait plus haut et mieux choisir : il trouvait dans Blanche une grande dame à respecter, une femme vertueuse dont il
(i) Cette jalousie est tournée en ridicule dans un pamphlet rimé, publié à la fin de ce volume.
(2) Grandes chroniques de France, l'auiin Paris: Paris, l858. T. IV, p. 226.
pouvait chanter les rigueurs avec sincérité. — Il est impossible de prouver même sur ce modeste point la certitude de la tradition : mais il faut convenir que rien n'est plus vraisemblable. La calomnie a besoin d'un pivot , si faible qu'il soit : il lui faut pour s'appuyer une apparence de vérité- Lorsque plus tard elle accusa Thibault d'un empoisonnement adultère, elle ne put se faire écouter que par ce que sans doute elle prit pour point de départ quelques couplets dédiés par Thibault à Blanche, couplets d'ailleurs qu'il eut pu donner à d'autres sans y changer un seul mot. — Le monde ne fut pas dupe de cette passion d'étiquette. On n'y vit que ce qu'il y avait, c'est-à-dire des chansons : et comme elles étaient jolies, on les applaudit sans les prendre au sérieux. Pour le jeune Comte de Champagne ce n'était qu'un badinage, et personne ne songeait à dénaturer alors des galanteries sans prétention comme sans résultat possible (1).
A la cour de France brillaient alors ( 1216 -1220 ) deux princes jeunes comme Thibault, — l'un, Pierre de Dreux, comte de Bretagne , du chef de sa femme Alix, — l'autre, Philippe de France , fils de Philippe-Auguste et d'Agnès de Meranie , gendre de Renaut, comte de Boulogne, un des vaincus de Bouvines. Sous la main puissante du grand Roi tous ces enfants de la maison royale restaient soumis et vivaient en bonne intelligence. Philippe et Pierre furent longtemps amis de Thibault : le dernier surtout aimait les poètes et composait aussi des chansons. Le Comte de Champagne lui confiait sans doute ses rimes amoureuses : les plaisanteries innocentes, qui jaillissaient de ces conversations intimes, devinrent un jour d'odieuses diffamations.
Thibault ne tarda pas à prouver que sa prétendue passion n'était qu'un thème poétique : Fiancé vers 1219 avec Margue-
(1) Nous devons surtout faire grand estât du comte de Champagne, lequel s'estant donné pour maîtresse la Reyne Blanche, mère de saint Louis, feit une infinité de Chansons amoureuses en faveur d'elle... Je m'asseure qu'en cest amour il n'y eust qu'honneur: car cette grande princesse estoit très saige. Si est-ce que pour ne rendre sa plume oiseuse, il en faict fort le passioné. — Esticnne Pasquier ; Recherches sur la France: Paris, 1665, in fol. p. 661. — Varillas proclame Iiautement la chasteté de Blanche : il lui reprocha seulement de la coquetterie, p. 10.
rite, sœur d'Alexandre , roi d'Ecosse (1) il épousait l'année suivante Gertrude de Hasbourg, veuve de Thibault 1er, duc de Lorraine , tué sur le champ de bataille de Bouvines. Quelques mois après il trouvait moyen de faire prononcer par l'église la nullité de cette union , sous prétexte de parenté (2). En 1225 ou 1224 il offrait sa main à la sœur du fameux Humbert de Beaujeu, depuis connétable de France : l'année suivante Agnès lui donnait une fille nommé Blanche, et plus tard duchesse de Bretagne (3).
Pendant que Thibault commençait à faire connaître ainsi la mobilité de ses affections et l'indépendance de son cœur, il avait su vaillament combattre les ennemis de la France : avec Louis Cœurde-Lion il lutta dans le midi contre les barons de Gascogne , qui savaient si bien exploiter à leur profit le fanastisme des Albigeois. En 1223 , il fît la guerre contre les Anglais dans le Poitou, la Saintonge et la Guyenne. La bravoure, qu'on lui vit déployer au siège de la Rochelle, lui valut l'estime des hommes d'épée (4). Ce qui n'empêcha pas les factions d'en faire un lâche , quand cela leur put profiter.
Quelques historiens modernes ont avancé que déjà Louis était las des assiduités de Thibault près de Blanche et que par prudence il dissimulait son ressentiment (5). Nous avons cherché quel texte original pouvait étayer cette proposition étrange. Nous n'avons rien trouvé, qui pût motiver les inquiétudes du prince, rien qui put les faire supposer. Pendant la campagne de 1225 , Blanche et les autres princesses passèrent leur temps en prières pour attirer les bénédictions dn ciel sur les drapeaux français (6j. Son affection pour Louis est proclamée par tous les chroniqueurs sérieux ; ce
(1) Camusat : Mélanges historiques , Troycs 1619. In-8o. — Oihenart : notitia utriusque Vasconice.. Paris 1656, page 353.
(2) Voir sur cette curieuse affaire les historiens de Lorraine. Gertrude mourut en 122S.
(3) D. Anselme : Histoire généalogique de la maison de France, Tom. 1.
(A) Chronique de Rains : Louis Paris : Paris 1857. p. 160. — Grandes chroniques de France , t. 4. p. 205.
(5) Beraud de L'Allier, Histoire des comtes de Champagne. — Baugier: p. 177, 178, 180. — Varillas , p. 15.
(6) Grandes chroniques : t. 4, p. 218. — Vie de Blanche de Castille, par Auleuil : Paris, 1644, in-i«.
ne fut qu'en 1226 qu'on osa ternir , pour la première fois, sa gloire sans tâche.
Louis VIII avait remplacé son père sur le trône. Les nobles méridionaux, sous prétexte de liberté de conscience, cherchaient à reprendre à la couronne les cités, qu'elle avait conquises sur la féodalité. Amaury de Monfort avait longtemps défendu la cause royale : mais ses ressources étaient épuisées. La cour de Rome fit prêcher une croisade contre les Albigeois, et en 1225 Louis se mit en mesure de marcher contre les rebelles. Les circonstances étaient graves et avant d'entrer en campagne il écrivit son testament. C'était une belle occasion de manifester le mécontentement, qu'auraient pu lui causer les coquetteries de Blanche. Il lui prodigua les marques d'estime et d'affection les plus positives, et lui laissa des sommes d'argent considérables (1), alors il était âgé de 39 ans , en pleine santé : rien ne pouvait l'empêcher de faire connaître ses volontés.
Cependant l'armée se mit en marche et bientôt le siège d'Avignon commença. Le comte de Champagne avait suivi le roi avec ses vassaux: mais au bout de 4-0 jours il déclara que le terme, au de-là duquel rien ne l'obligeait à servir la couronne, expirait et qu'il en profitait pour retourner dans ses terres. Malgré les remontrances de Louis , il partit et revint en Champagne (2).
Comment , il faut absolument à certains yeux que tous les actes de Thibault aient eu pour mobile une aveugle passion pour
^1) Le testament est daté du 25 Juin 1225. V. histoire des ministres d'Etat, fol. 425. — Y. Mezeray, abrégé, t. v. p. 152. — Vie de Blanche : par Auteuil, 1226. — Il voulut et ordonna qu'au cas qu'il vînt à décéder en ce voyage la charge et gouvernement des affaires du royaume et de ses enfants fût donné à sa femme et la déclara régente comme la cognoissant sage, femme vertueuse et affectionnée à leurs enfants et au royaume. — Hist. gen. des rois de France, par Du Haillan, in-fol. 1576-1584, p. 478.
(2) Le comte de Champagne, Thibault, se départit du siège et vint en son pays sans conjié demander au roy ni au légat : — Grandes chroniques de France, t. 4. p, 225. — Mezeray, abrégé, t. V, p. 149, 150. — Baugier soutient que Thibault se rendit d'Avignon à Paris; il se trompe, p. 182. — Varillas commet la même erreur, \k 17. — Mais ils avouent tous deux que la reine le recul tort mal.
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Blanche , on a dit qu'il ne pouvait supporter l'absence de la reine et que son but unique en désertant était d'aller la retrouver à Paris. Ce roman s'étaye , il est vrai , sur le récit d'un moine. Mais ce moine est anglais, par suite ennemi de la France et de ses rois. Le témoignage de Mathieu Paris est donc suspect : ensuite il n'avance que timidement cette calomnie, dont nous apprécierons bientôt la cause Cl).
De toutes nos chroniques étrangères et françaises, qui ont écrit rhistoire de ce temps , de toutes les chansons de Thibault on ne peut extraire une ligne, qui prouve l'adultère de Blanche. Qui croira donc qu'un prince, qu'un général abandonne un siège avec toute son armée uniquement pour aller à deux cents lieues de là tomber respectueusement aux genoux de sa dame ou lui chanter une^ complainte rimée? — Ce ne fut pas vers Paris que marcha Thibaut ; mais il se rendit en Champagne. D'un autre côté , s'il tenait tant à contempler la Dame de ses pensées , il n'avait qu'à l'attendre. Nous allons voir que quelques semaines plus tard elle venait rejoindre son royal époux (2) : mais Thibault n'était plus près de lui. Enfin Blanche avait elle-même pris la croix contre les Albigeois : c'était une assez étrange manière de chercher à lui plaire que de refuser de combattre ses adversaires déclarés (3) . — Poursuivons : malgré la défection de Thibault, la ville fut prise et Louis continua la guerre dans le midi jusqu'à l'automne. Durant les mauvais jours il se retira pour aller prendre ses quartiers d'hiver en Auvergne. Ce prince était d'un tempérament délicat (4j : fatigué par la longue campagne, qu'il venait de faire, il tomba malade au château de Montpensier, et quelques jours après la Toussaint il mourut. Les ennemis de Thibault exploitèrent sa fuite : ils prétendirent que le comte de Champagne , pour satisfaire librement sa passion criminelle et prévenir l'effet des menaces de Louis, l'avait empoisonné. Cette accusation est naturellement acceptée par Mathieu Paris et un autre anglais , Mathieu de Wesminster, son fidèle
(4) Historia major; Mathieu Paris, Londres 1640; in-folio anno 1226.
(2) Le Nain de Tillemont , Vie de saint Louis : Société de l'histoire de France, t. I, p. 428. — Chronique de Ph. Mouskes, t. II.
(3) Duchesne , p. 6, 687.
(i) Mezeray, abrégé, t. v. p. 143.
écho (1). Elle est reproduite, mais faiblement, par la chronique de Reims et celle de Philippe Mouskes (2).
Cette cruelle calomnie fut accueillie par les royalistes en ce qui touchait Thibault seulement, et dans tous ses détails, par les ennemis de la France et ceux de la reine,
Louis est-il mort empoisonné ? Guillaume de Nangis , les grandes chroniques de France, Guillaume Guiart, Joinville, ne le laissent pas même soupçonner. — Dom Lobineau, dans son histoire de Bretagne , pense que l'empoisonnement est certain , et que le nom seul du coupable est incertain (3) . Richard de Saint- Germain fait tomber sur les Albigeois cette accusation de meurtre (4). — Ce fut une attaque de dyssenterie qui tua le Roi : Mathieu Paris lui-même ne peut le nierfS). — Louis VIlï mourut en croisade. On en lit un martyr. Ses vertus furent exaltées. On alla même jusqu'à dire qu'il périssait victime de sa fidélité conjugale et de sa chasteté. Telle est l'opinion de Guillaume de Puylaurent , chapelain du comte de Toulouse , contemporain
(1) Mathieu Paris, /iis/orm major; Londini 1640 , 2 tomes in-folio, anno i226. — M. de Wesminster; flores hisioriarum : Britannicarum rertim : scriptores vetustiores' Heidelberg, 1587, p. 205.
(2) Tom. 2, p. 553. — Baugier et, de nos jours, Beraud ont dans leur histoire de Champagne reproduit et accepté sans hésitation, cette indigne calomnie ; il est plus simple de répéter un bruit scandaleux que d'en étudier la source ; il n'aurait qu'à se trouver faux ! — Varillas fait aussi de Thibault un lâche empoisonneur ; mais il suffit de lire son pamphlet pour voir qu'il avait peu étudié nos chroniques. Par exemple pour augmenter encore le nombre des crimes imputés à Thibault, il le dit tuteur d'Alix et de Philippine de Champagne : il l'accuse bravement d'avoir dépouillé ses deux pupilles, dont il fait aussi ses nièces : tandis qu'elles n'étaient que ses cousines, et qu'elles étaient nées dix ans avant ce prince.
(3) Hist. de Bretagne, T. YII : c. 48 , p. 219.
(i) Ughelli Italia sacra , T. 3, p. 987.
(5) Math. Paris : anno 1226. ~ Le Nain de Tillemonl, Histoire ée saint Louis, T. I, p. 415. — Mezeray , abrégé , t. V , p.
des faits qu'il raconte dans sa chronique (I). Nous voici bien loin d'un infâme empoisonnement. Permis au sieur de Voltaire de tourner cette tradition en ridicule ; mais , après tout , la de chronique d'un prêtre français mérite bien pour le moins autant confiance que celle d'un moine anglais trompeur ou mal informé.
Mathieu Paris essaie de rendre l'accusation vraisembla'ole : il pose en fait que Louis mourut avant la prise d'Avignon , et que ce fut seulement à Montpensier , où il s'était retiré pendant les travaux du siège , qu'eut lieu la défection de Thibault et que le roi le menaça de sa colère. C'est alors , dit-il , que le comte de Champagne prit les devants. — Heureusement, des faits incontestables détruisent cette fable de fond en comble. Thibault se retira dès le mois de juillet. Avignon capitula le 15 août , et Louis mourut le 8 novembre 1226. -— Ce n'est pas tout : Thibault était marié : donc il ne pouvait épouser Blanche. S'il y eut crime , cette princesse était innocente : un ennemi des fleurs de lys seul peut supposer le contraire. Mais un assassin pouvait-ilespérer lui faire accepter ses hommages ? — Blanche venait rejoindre Louis , quand elle apprit -sa mort. Tous les historiens témoignent de sa vive douleur : son désespoir fut tel qu'elle voulait s'ôter la vie (2).
Pour répondre aux accusateurs de Thibault , nous rappellerons que Louis IX l'estimait et le reçut souvent à sa table ; il donna sa fille en mariage au fils du comte de Champagne. Le Roi martyr eut-il fait tant d'honneur au meurtrier de son père {5j ? il est sans doute des princes, que la politique décide
(1) Ph. Moulkes , vers 27,447. — Grande chronique de France, t. IV, p. 225 , 226 et 230. — Mezeray , abrégé , t. V , p. 144. — Duchesne , p. 288. — Mélanges curieux du père Labbe , p. 633. — Chronique de Guillaume de Puylaurens.
('2) La Roine Blanche menoit merveilleus duel ; et ce n'estoit pas merveille ; car elle avoit moult perdu. Car ses enfant estoient petit et elle estoit seule femme d'estraignes contrées et avait à marcir à grands seigneurs. Chronique de Rains, p. 179. — V. Mezeray , abrégé , t. V , p. lo2. — Tillemont, T. I , p. 416 et 423. — Ph. Mouskes , T. 2, p. 564.
(5) Joinville. — Histoire de Saint Louis. — 1668.-^ Grandes chroniques de France. — D. Anselme , histoire de la maison de France.
à faire des bassesses : mais saint Louis n'était pas homme à commettre de telles lâchetés.
Thibault était coupable non pas d'adultère , ni d'empoisonnement , mais de trahison. Et il ne l'était pas seul. — Philippe-Auguste avait bien jugé ce jeune prince : il connoissait la mobilité de son caractère : aussi prit-il soin de l'attacher à la couronne par ^ un serment écrit (\). Bien plus , il exigea du comte de Blois Gauthier d'Âvesne , et de Hugues , comte de Flethel . vassaux de Thibault , la promesse de servir la couronne, s'il manquait à sa parole (2). Ce grand Roi pressentait qu'à la première occasion la noblesse secouerait le joug, qu'il avait posé sur elle. Il négligea cependant de faire reconnaître , de son vivant , Louis YIII pour son successeur. C'était la première fois, depuisl'avènement d'Hugues Capet,que la monarchie se sentait assez forte pour ne pas acheter l'assentiment de ses feudataires. Louis VIII put succéder à son père sans obstacle : mais les hauts barons se demandèrent s'ils n'étaient plus rien dans le royaume. L'Angleterre avait perdu la Normandie et le Poitou : quand Louis YIII avait quitté Londres, après la guerre de 1217, on le contragnit à jurer qu'il rendrait les conquêtes de son père : il n'en fit rien. L'Anglais , dès lors , travailla sans relâche à ruiner la monarchie Française.Il parvint à liguer ensemble les grands vassaux de France: Ils conspirèrent contre Louis. Les insurgés du Languedoc furent de suite leurs alliés : l'Angleterre, encore maîtresse de la Guyenne , excitait sous main la révolte des Albigeois. Thibault ne sut pas repousser les ouvertures qui lui furent faites ; et voici par quel point les conjurés se l'attachèrent.
Sanche , roi de Navarre , frère de sa mère , était vieux , infirme et sans enfant. Thibault devait être son héritier. Mais cette succession était convoitée par tous les princes voisins ^ et notamment par le roi d'Aragon. Le comte de Champagne s'inquiétait : il lui fallait des alliés dans le midi. Il s'en présenta : mais ils appartenaient au parti des rebelles. Le jeudi avant Pâques 1224 , Guillaume de Moncade , vicomte de Béarn ,
{t) Chantereau : Traité des fief, spreuves 115. /2; Idem p. i28. 152.
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et Thibault se lièrent par un traité, dont le but était d'assurer le trône de Navarre à ce dernier (1;.
Sanche était jaloux de son pouvoir. Mécontent des démarches peut-être trop pressées de Thibault, il conçut le projet de le deshériter. Jaymes , roi d'Aragon , suivait de près les menées dn comte de Champagne , et savait habilement exploiter l'irritation de son oncle. Il fit signer au vieux monarque un acte par lequel le survivant des deux parties contractantes devait hériter du royaume de l'autre (2). Thibault fut dès lors à la merci de tous ceux qui lui promirent de Taider à monter sur le trône de Navarre. Les Albigeois et les conjurés lui offrirent secours ; il eut le tort d'accepter.
Cette intrigue était parfaitement connue. La chronique de Mouske la signale nettement : elle raconte les relations, qui liaient Thibault et les assiégés d'Avignon. Elle prétend que non seulement il avait des intelligences dans la place, mais qu'il y pénétrait lui-même pour entrer en rapport direct avec les chefs Albigeois, (3). Les causes de sa défection ne peuvent plus rester douteuses : il trahissait Louis dans un intérêt d'ambition. Mais il ne fut pas seul à tenir cetie coupable conduite : le comte de Bretagne et d'autres encore correspondaient avec les rebelles et cherchaient à faire échouer les projets du Roi (4). L'Angleterre était l'âme de la conspiration (6). Si , plus tard , tout l'odieux de cette perfidie retomba sur Thibault , c'est que son caractère inconstant le conduisit à trahir les conjurés pour rentrer dans le parti de la cour de France, et qu'Us voulurent se venger de sa défection.
Louis VUI connaissait en partie le complot qui se tramait
(Ij Marca : Histoire de Béarn. Paris, 1640, p. 566. Voir ce traité, p. 568. — Histoire du royaume de Navarre , G. Chapuys. Paris, 1596, p. 148.
(2) Marca: Histoire de Béarn , in-fol. Paris 1640, p. 566.
(3) Ph. Mouske, t. 2 : p. 515.— Lenain de Tillemont accepte ce récit : Histoire de S. Louis , tom. 1. an 1226.
(4) V. Joinville , page 15. ~ Le Baud : Histoire de Bretagne , eh. 50 , p. 225-226. — Duchesne : Histoire de la maison de Dreux , 1651 , in-folio p. 5^8-529. — Lenain de Tillemont : an 1226, p. 430, t. 1 .
(5j Le Baud : ch. 50 , p. 227.
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autour de lui: dès qu'il se sentit près de sa fin, il réunit les nobles qui l'entouraient encore, et leur fit promettre qu'ils feraient sacrer son jeune fils et reconnaîtraient Blanche pour régente (1). Mathieu Paris prétend qu'à sa dernière heure il se repentit d'avoir gardé la Normandie et enjoignit à son héritier de la rendre (2). Le récit de cette prétendue restitution in extremis révèle l'intérêt des calomnies, qui l'accompagnent. Mais il faut remarquer que le testament du prince est muet à cet égard : Louis IX ne se trouva pas au lit de mort de son père ; et nos chroniques nationales ne disent rien de ce qu'avance l'Anglais.
La mort de Louis YIII ouvrait la lice aux factions : elles s'y jettèrent tête baissée. Blanche dut mettre un terme rapide sinon à ses regrets , du moins à sa juste douleur, et faire un énergique appel au Dieu qui protège la France , à la nation qui, dans ce temps, défendait ses rois. Elle entoura son fils , non pas d'Espagnols, comme le prétendait l'opposition , mais de braves et loyaux français tels que Robert de Dreux , Gauthier Cornu archevêque de Sens , Guillaume des Barres et Mathieu de Montmorency, le célèbre connétable (3j. Elle leur adjoignit un homme, dont l'énergie et l'habileté déjouèrent maints complots coupables : nous voulons parler de Romain, Légat du pape. Cardinal du titre de Saint-Ange dès 1212 (4), il fut chargé de plusieurs missions près de Philippe-Auguste. Ses grandes qualités lui valurent la confiance de Louis VIll. Blanche crut bien faire en prenant pour conseiller un homme , que son mari n'avait cessé d'estimer (S).
(1) Mezcray : ^Abrégé, tom. V. p. 145 et 170.
(2) Mathieu Paris : page 416.
l'S) La royne Blanche... lui quist gens de conseil les plus preudeshommes et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droiture et de loyauté pour les besongnes du royaume gouverner, autant clercs que lais. — Grandes chroniques, 1226. Tom. IV, p. 231,
(4) Ciaconius , page 649—2.
(5) Vir magnœ discretionis, acceptus Deo et hominibus atque sufficiens tantis negociis pertractandis : chronique de G. de Puy-Laurent: ch. 54. — Duchesne, p. 687. — Virum generis et morum nobilitate prœclarum, comtantiâ, industriâque conspicum: Bulle du pape Honoré : Raignald : anno 1525, art. 29. — Consilio ac discretione conspieuum : Bulle de Grégoire IX: id. anno 1228 : art. 22. — Vie de Blanche : Auteuil.
Etranger aux intrigues, qui tléchiraitnt le pays, il put rendre de notables services. La calomnie allait les lui faire payer cher. C'était ainsi déjà : sera-ce toujours de même ?
D'après l'avis de ses conseillers , Blanche s'empresse de conduire Louis IX à Reims pour le faire sacrer. Plusieurs grands barons refusèrent de se rendre à celte cérémonie : d'autres exigèrent qu'au préalable on mît eu liberté Ferrand, comte de Flandres , Renaud , comte de Boulogne , et d'autres prisonniers politiques. Ils voulaient aussi faire restituer tous les fiefs confisqués sur les vassaux jadis rebelles. C'était le but du cabinet de Londres (1). Mathieu Paris prétend que Thibault ne vint pas à Reims. Il fut convoqué comme comte de Champagne et pair du Royaume fS). Depuis sa fuite d'Avignon, il s'était retiré dans ses Etats et n'osait reparaître h la cour, qu'il avait jouée et contre laquelle il conspirait. Il voulut cependant payer d'audace et tigurer au sacre. Déjà ses officiers avaient préparé ses logements ; il allait entrer à Reims, quand Blanche apprit son arrivée. De suite elle fai expulser ignominieusement de la ville les gens du comte : par ses ordres on arrache ses bannières, et on court à sa rencontre lui signifier qu'il ait à se retirer, et que s'il avait le malheur d'armer ses vassaux , l'armée royale irait le soumettre (3). — Ce fait des plus curieux dessine nettement les rôles. Thibault recevait un affront sanglant et public. C'était la reine elle-même, qui le châtiait d'une trahison, dont tout le parti royaliste l'accusait hautement (4). Il se retira la honte et la vengeance dans le cœur. Déjà , nous l'avons dit , il était ligué avec les comtes de Bretagne et de la Marche. Ce dernier , de la maisou de Lusignan , avait pris en mariage Isabelle , reine douairière d'Angleterre , et se trouvait ainsi l'allié, l'agent d'une race ennemie (3). Dans le midi.
(1) Mathieu Paris : édition de 1644, in-fol. p. 231.
(2) Manuscrit Dupuy. T. I , fol. 1 , page 2. — Lenain de Tillemont, T. 1, p. 429.
(3) Ph. Mouskes, vers 27 , 589.
(4) Mouskes, Tom. 2. p. 515, 564.
(5) Chantereau : Traité des fiefu : act : p. 169 , 170. — Tillemont, vol. 1. p. 444. — Grandes chroniques de France, T. IV, p. 231. — Chronique de Reims : p. 180.
le comle de Toulouse, souvent vaincu, mais toujours indompté ralliait autour de lui les mécontents : la conspiration embrassait pour ainsi toute la France, L'orage allait éclater, Blanche, confiante dans le peuple et forte de son droit, brava la tempête.
Les confédérés niaient ses titres à la régence : ils la repoussaient comme femme, comme étrangère, comme usurpant les fonctions, qui devaient leur appartenir exclusivement. Ils exigeaient qu'au moins elle donnât caution de la tutèle, qu'elle les admît dans le conseil; et surtout, ils demandaient la restitution des fiefs confisqués ; il y a longtemps que les questions de portefeuilles agitent le monde. La civilisation marche : mais les mauvaises passions sont immuables.
Blanche invoqua les dernières volontés de Louis , Cœur de Lion. Elle publia des leltrcs émanées des évêques présents à la mort du Roi. Ils certifiaient qu'il lui avait laissé la régence (1). Brave, habile et active , elle sut armer et négocier à la fois. Pendant qu'elle marchait contre le comte de Bretagne , elle enlevait à la ligue le comte de Champagne, Dès lors commencèrent à se répandre les diffamations ramassées pieusement par le moine anglais. Blanche avait eu onze enfants de son mariage avec Louis : elle comptait alors au moins 40 ans. Thibault n'en avait que 26. Un homme de sens peut-il admettre que les charmes de la reine l'aient fasciné ? Thibault avait battu les anglais en 1223 : il les servit en 1226. En 1219 il avait aidé Louis à vaincre les Albigeois : en 1226 il avait trahi ce prince pour leur être utile. Infidèle lour-à-tour au serment, qui le liait à la couronne de France , et aux engagements, qui l'unissaient aux rebelles, il prouvait au monde que les grâces de l'esprit n'entraînent pas nécessairement avec elles la fermeté du caractère , l'intelligence des devoirs que le ciel impose aux princes. Combattre une femme , un enfant, son roi légitime, s'allier aux an glais, c'était pour un français, un chevalier, un pair du royaume, un rôle odieux. Pourquoi Thibault n'en auraitil pas eu honte? il eut peur aussi, disons-le, de perdre son comté (2).
(1) Voir ces lettres dans Du Tillet, t. I, p. 123.
(2) Quand Thibault le coûite de Champagne vist l'ost de France venir , là où il avoit tant bonne chevalerie et tant bonne gens, si se pensa que s'il se tenoit longuement contre le Roy, que il
On put lui faire comprendre que le roy pouvait plus facilement l'aidera parvenir au trône de Navarre que les conjurés. L'ambition l'avait perdu : l'ambition le remit dans la bonne voie. L'amour ne fut pour rien dans celte conversion. Les ligueurs ne purent le supposer : mais ils le dirent pour se venger. Thibault offrit généreusement à la cour de négocier en son nom avec les rebelles. Malgré les efforts de l'anglais, il parvint à les décider à traiter : et vers le 16 mars 1227 on conclut à Vendôme une paix, qui par malheur fut éphémère. Bientôt les intrigues recommencèrent (2). Le comte de Champagne continua ses relations avec les chefs de la ligue, soit par ordre de la cour , soit par suite de la mobilité de son caractère. Ses révélations apprirent à la régehte qu'on voulait enlever Louis IX (2). Blanche appela les Parisiens à son aide, f c'étaient des l'arisiens du moyen âge); ils se réunirent avec dévoûment autour du roi, le ramenèrent à Paris et ssuvèrent la monarchie (o).'
Les conjurés ne perdirent pas courage : ils combattaient officiellement la régente par des proclamations politiques et surtout par d'odieuses insinuations répandues habilement dans
luy en pourroit bien mescheoir. Si se parti de ses compagnons au point du jour, por ce qu'il ne l'aperceurent, et s'en vint an Roy et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent et que plus ne seroit contre luy. Le roy, qui esloit e.ifant et débonnaire, le receut en grâce et lui pardonna son mautalent. — Grandes chroniques, t. IV, p. 232. — Voyez aussi chronique de G. Guiart, édition de Joinville , par Duchesne. Paris 1668. P. 133, 134.
(1) Maintenoient les barons contre le roy que la roine Blanche ne dovoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France et qu'il n'appartenait pas k femme de tel chose faire. Et le roy maintenait contre les barons qu'il était assez puissant de son royaume gouverner avec l'aide des bonnes gens, qui estoient de son conseil. Pour celte chose murmurèrent les barons et se mistrent en aguait comme ils pourraient avoir le Roy par devers eux et tenir en leur garde et en leur seigneurie. — Grand, chroniq. t. IV, p. 254.
(2) Chronique de saint Louis, chap. V. — Mczeray, t. V, p. 173.
f3y Histoire de suint Luais, par Joinville.
le peuple (ly. C* n'était plus seulement de relations coupables avec le roi de Navarre qu'ils accusaient la relue : ils lui reprochaient de prétendues débauches avec son fidèle conseiller, le cardinal de Saint-Ange. Le légat jouissait à la cour d'un grand crédit : la reine se plaisait à le combler de faveurs : c'est lui qui dirigeait la conduite du cabinet contre la ligue. Il n'en fallait pas tant pour exciter contre lui l'envie et les haines ambitieuses. Cette fois Mathieu Paris, ('sans doute à cause de sa robe) proteste avec énergie contre cette nouvcile calomnie ; mais il n'oublie pas de la ramasser. D'ailleurs elle est consignée dans des libelles rimées, dans des chansons injurieuses fSj. On a prétendu que ces couplets étaient faits pour exciter la jalousie de Thibault. On aurait dû remarquer que le prêtre et le comte étaient ensemble tournés en ridicule. N'étaient-ils pas ensemble les conseillers de la reine. C'était la monarchie qu'on attajuait en criant : à bas les ministres î quid sub sole novi ?
11 fallait à Blanche des alliés : elle mit en liberté Ferrand , comte de Flandre: Il ne cessa de lui prêter loyale assistance , et fut alors détesté de l'opposition : elle alla même dans ses pamphlets jusqu'à demander qu'on le remît en prison, elle qui quelques mois avant , faisait grief à la cour de l'incarcération de ce prince. Elle avait cru conquérir un allié: elle avait rencontré un pair de France fidèle (4). La couronne envoya des troupes et des diplomates contre le comte de Toulouse: et bientôt terrifié et soumis, il se sépara de la ligue. Blanche acheva l'œuvre de Philippe-Auguste , et négocia le retour au domaine royal du fief de Raymond. La fille unique de ce grand vassal fut unie au frère de saint Louis. Thibault, qui conservait dans le midi des relations indispensables à son désir de régner en Navarre , fut employé par Blanche dans cette grave circonstance. Raymond l'accepta pour arbitre dans les difficultés
(\) Contra eamfurtive libellas diffamatorios spargentes in viis et plaieis detractiones imprnbissimœ excitaverunt scandalum , ut castissmcz reginœ imponerent velut commune carnis ludi^ brlum — Jean Ocsem , chanoine de Liège (1278 - 1348.) Episcop. Leod. t. II, p. 227, 272,277.
(2) Voir à la fin de ce volume.
(3^ 1227. — Meyer : livre 8. — Voir les pièces h la fin du vol.
(i) Yarillas, p. 22, 23. — Voira la fin du volume.