‹ Chansons de Thibault IV (volume 2)Chapitre 2 sur 26 · XXIIJ · texte numérisé non relu

XXIIJ

soulevées par cet acte de haute politique (1227 - 1229) (1)

Blanche avait fait sacrer son fils: cela ne suffisait pas. Elle voulut encore, pour consolider ses droits à la régence, obtenir rassenliment national. Elle convoqua donc les états généraux. Réunis à Paris, ils virent Blanche comparaître devant eux. Le discours de la régente fut sim[ilft et digne : son cœur le lui dicta. Comme lui noble et généreux , il émut l'assemblée ; d'une voix unanime elle proclama Blanche régente du royaume. Nobles, prêtres , bourgeois , cultivateurs aimaient la pairie : tous se rallièrent avec dévoûment sous la bannière royale , et leur concorde sauva le pays. Heureuse France que celle où l'on avait encore foi dans les principes, qui seuls peuvent sauver les sociétés (2) !

Blanche , sûre de l'appui d3s communes , reprit avec courage et confiance sa lutte contre la féodalité. Naturellement les ligueurs dirent que les députés avaient été corrompus , et protestèrent contre leur décision. De nos jours aurait-on fait autrement ? L'opposition crut que le moment était venu de recueillir le fruit de ses intrigues. 11 ne lui suffisait plus de disputer la régence : c'était une révolution, qu'elle voulait : c'était un changement de dynastie, qu'elle prétendait imposer au pays. Elle parvint à séduire deux princes de la famille royale , jusqu'alors serviteurs fidèles du trône , Robert de France , comte de Dreux , et Philippe , comte de Boulogne. Ils avaient espéré longtemps faire partie du conseil privé de Blanche. Leur dépit fut exploité par les conjurés , et leur défection eut lieu (5). Cet

(1) Lenaln de Tillemont, t. 2, p. 9, 14.

(2) V. ci-après le récit de cette mémorable séance , raconté par un poète champenois , Euslache Deschamps.

(3) Philippe de Boulogne tâchait de rendre Blanche odieuse au peuple , de la chasser , et de prendre le gouvernement. Il commença de faire des brigues et des menées à la cour , de faire courir de mauvais bruits contre Blanche et de tirer par divers artilices à son party plusieurs grands princes et seigneurs , et les persuadant de suivre son dit parii pour le bien du royaume , leur remontra le tort qu'ils se faisaient de se laisser feux «[ui étaient hommes et français ) gouverner et comm3nder par une femme étrangère , qui ne faisoit aucun compte d'eux et les anima contre elle , a laquelle ils voulaient un mal de mort pour ce que toute authorité leur cstoit par elle ostée.— Du Ilaillan, Histoire générale des P»oi3 de France, Jo96 , in-ibl., p. 479.

exemple entraîna quelques gentils hommes et avec eux un brave chevalier , qu'il est triste de voir manquer à l'honneur, Enguerrand de Coucy. L'opposition se garda bien d'afficher ses projets: elle ne cria pas vive la réforme! ( on ne l'aurait pas comprise ; à chaque temps sa plaie : ) mais elle leva bannière contre le comte de Champagne. D'une part , il avait livré maintes fois à la cour les secrets d'un complot dont les fils lui étaient parfaitement connus. D'un autre côté , son dévoûment tardif, il est vrai , mais réel en ce moment à la maison royale , en faisait le principal appui de la couronne. Le manifeste, rédigé au nom du comte de Boulogne , chef avoué de la ligue , l'accusa d'avoir empoisonné Louis VIII et trahi la France au siège d'Avignon. Ses prétendues relations intimes avec la Reine , et les bontés de Blanche pour le cardinal ne furent pas oubliées (Ij. — Philippe de Boulogne offrit de soutenir par le duel judiciaire l'imputalion du meurtre qu'il jetait à la face de Thibault.

Les confédérés remarquèrent que l'arrêt (2) de 1216 ne concernait qne la dame de Brienne et ne préjugeait rien contre sa sœur Alix , la Reine de Chypre. Le comte de la Marche , de la maison de Lusignan, ainsi que l'époux de cette princesse , feignit de prendre en main ce qu'il appelait ses droits , et se mit en devoir de les faire valoir par la force.

Au fond, que se passait-il '^ Le comte de Bretagne voulait monter sur le trône de France (3) ; Philippe de Boulogne y prétendait (A) , et les conjurés promettaient le sceptre au sire de Coucy fSj. Déjà même la couronne était faite et l'arche-

(1) Agebant namque contra comitem magnales, quasi de crimine proditionis et reum leso majestates , ut qui dominum regem suum Ludovicum in ohsidione Avinionis ob amorem re~ ginœ, quem amabat, veneno necaverat , ut dicebant .. indignabantur enim ialem habere dominam , quœ ( ut dicebatur ) tam dicti comitis quain legati Romani semine polluta, metas transgressa fuerat pudicitiœ vidualis, — M. Paris , 1644 . p. 251. — Ph. Mouskes, T, 2 , p. '576.

(2) Chronique de Rains , p. 182.

(5) Annales de Vitré. -— Belleforest , liv. IV , c. 1 , p. 639. (4) Histoire de saint Louis , par Joinville.

(6) Chronique de Rains , p 187. -- Duchesne , p. 691. — Chronique de Flandres , ch. 19 , p. 49, — Lallouette : Histoire de la maison de Coucv.

vêque de Reims , Henry de Dreux , devait sacrer le nouveau monarque(l). II est inutile de dire que ce crime de lèse-nation était l'œuvre intéressée de l'Angleterre. Elle était l'ame du complot (2) , et ses troupes ne tardèrent pas à débarquer en Bretagne (3).

Dans de pareilles circonstances , était-il nécessaire pour que Thibault restât fidèle à Louis, qu'il eût pour l a Reine une sérieuse passion ? Le simple bon sens fixait son rôle ; il le comprit , et, depuis 1227 jusqu'en 1230 , il ne cessa de donner à la couronne des marques de dévoûment , dont il espérait la récompense. C'était sur ses états que la foudre allait tomber. Le duc de Bretagne et le comte de la Marche , au nom d'Alix , les envahirent. L'esprit inquiet de Thibault, ses indiscrétions , ses promesses violées , la fuite d'Avignon , le rôle d'espion qu'on lui reprochait d'avoir joué dans la ligue , l'avaient déconsidéré. Les calomnies chantées et débitées sur son compte avaient achevé de le dépopulariser. Les royalistes ne l'aimaient pas (4j et ses sujets n'étaient que trop disposés à l'abandonner. Les nobles surtout lui reprochaient d'entrer dans les idées du gouvernement de Blanche et de préférer les bourgeois et les vilains aux gentils hommes (o). L'opposition ne négligea rien pour le perdre : Il était posthume , on le présenta comme un bâtard, comme issu d'une race arabe et mécréante (6). le peuple est toujours le même : quelle est la calomnie, que les oppositions de chaque siècle n'ont pu lui faire croire? Les officiers du comte eux-mêmes facilitèrent l'invasion et livrèrent les places qu'ils devaient défendre. La Champagne fut envahie, livrée aux flammes et au pillage.

(1) Mezeray , T. V , p, 178. —Chronique de Rains , p. 186.

(2) Biix Burgundiœ . . et multi alii, qui jurati et confœderati crant , ut dicebatur, régi Angliœ et comiti Bntanniœ, hélium induxerunt comitibus Campaniensi et Flandrensi. — Mathieu Paris, anno i230, p. 2oi.

{ô) Ph. Mouskes , T. 2 , p. 576.

(4) Ph. Mouskes. T. 2 : p. 577.

(5j Spiciligium : T. IX. P. 665. —Chron.de Flandres, Anvers, 1571 ch. 19. — Chronique de Rains : p. 183. — Voir à la fin du volume un fragment de la chronique de Saint Magloire.

(6) V. les pièces à la fin du volume.

Blanche n'attendit pas l'assaut : elle marche de suite contre les Bretons , s'empare de Belesme et tient Pierre Mauclerc en échec (1). Elle connaissait à fond les projets des conjurés : Elle put prouver à Philippe de Boulogne , au sire de Goucy qu'ils étaient dupes l'un de l'autre, que le duc de Bretagne les jouait tous les deux, et que l'Angleterre les exploitait tous trois. Tous trois s'empressèrent d'implorer sa merci ; le comte de Boulogne desavoua toutes les infamies débitées en son nom. D'ailleurs Blanche offrait hautement de livrer Thibault à la justice, si l'on prouvait sa culpabilité. Personne n'éleva la voix pour accuser sérieusement le comte de Champagne (2j.

Mais ses terres n'en étaient pas moins dévastées (1228-1 229 j. Simon de Joinvile s'était jeté dans la ville de Troyes restée fidèle ; Thibault n'avait pu tenir la campagne : il dut chercher asile en Brie. Les alliés prirent rapidement quelques forteresses, qui firent à peine mine de résister, et commencèrent le siège de Troyes. Thibault eut recours à la régente : fallait-il qu'elle fût sa maîtresse pour le secourir? il était le parent , l'allié , le vassal du Roi: c'était pour attentera la couronne qu'on voulait le déposséder, — Blanche ne pouvait hésiter f3). Elle alla donc faire lever le siège de Troyes ; pendant ce temps Ferrand, le comte de Flandres, envahissait la Lorraine et menaçait la Bourgogne.

Les conjurés surpris par la défection de leurs chefs, l'agression de Ferrand et l'incroyable activité de Blanche, commençaient à réfléchir sur les conséquences de leur conduite. Peur se préparer les moyens de traiter , ils se retirèrent devant les fleurs de lys et protestèrent de leur respect pour le Roi. S'ils avaient pris les armes , dirent-ils , c'était uniquement pour faire valoir les droits d'Alix au comté de Champagne. Blanche saisit avec empressement celte donnée mensongère; elle en fit la base d'un traité.

Un arrêt des pairs avait déclaré Pierre de Bretagne rebelle et l'avait dépouillé de son fief: il s'empressa de venir aussi négocier, et la paix se fil au mois de septembre 1250. Les anglais, après

(1) Grandes chroniques, t. IV, p. 238.

(2j Chroniq. de Rains : p. 188.

{'i) V. les pièces à la fin du volume.

XXYU

avoir dévasté nos provinces et insulté à nos misères par leurs débauches , quittèrent le sol national (1). Pierre subit les conditions, que Blanche lui dicta : ce fut, dit-on, de ce jour qu'il reçut le nom de Mauclerc. Le dévoûment de la régente maintint Thibault dans son comté ; mais il dut payer à la reine de Chypre une rente viagère de 2,000 livres , et une somme de 40,000 livres comme indemnité. C'est ainsi qu'il lui fallut acheter l'abandon de prétentions, qui n'avaient jamais été sérieuses. La Champagne était épuisée par la guerre ; les coffres de Thibault étaient vides. La régente avança les sommes, qu'elle le condamnait à remettre : mais pour les obtenir il dut vendre au Roi son comté de Blois. Est-ce ainsi que se conduit une femme, une reine envers son amant? Blanche, ici, comme toujours, était régente de France: elle suivait son plan et saisissait avec ardeur une nouvelle occasion , d'enlever aux feudataires d'Armorique et de Champagne une partie de leurs flefs.

Mathieu Paris dit que Thibault fut de plus , en expiation de ses crimes , condamné par les barons à prendre la croix (2). Les historiens français placent ce fait plusieurs années plus tard. Mais fut-il vrai : que prouverait-il, si ce n'est la rigueur avec laquelle on le traitait.

La reine avait triomphé de ses adversaires : mais ils restèrent debout (3). La paix de 1230 ne fut qu'une trêve ; l'Angleterre ne l'accepta qu'à ce titre, et pour trois ans seulement. Elle avait fait en conscience ce qui dépendait d'elle pour agiter le royaume et déconsidérer le gouvernement. Une querelle de cabaret mit aux prises les bourgeois et les écoliers de l'Université : le sang coule. Blanche poursuivit les coupables avec sévérité : le Cardinal l'aida, les étudiants se vengèrent par des plaisanteries odieuses. On avait fermé les écoles et dispersé leurs élèves: Le Roi d'Angleterre leur

(1) Fecerunt inier se convivia, juxta consuetudinem anglicanam, et crapulis intendebant et poculis ad invicem ; Math. Paris UU^p. 232.

(2) Provisum est communiter a procerïbus prœfatis ut cornes Campaniensis, qui hujus discordiœ causa principalis extiterat, cruce signatus peregrinationem sanctœ terres subiret. Math. Paris , i6U, an i2S0, p. 2S2.

(3) Mais toutes vois les barons

Vesquirent, vosist ele o non. Mouskes, t. 2, p. 578.

offrit asile et force privilèges; il eut voulu ravir à Paris l'iionneur d'être à la tête des scienees et de la littérature. Il échoua ; mais grâce à son or il réussit à faire chanter partout les infâmes couplets écrits contrôla Régente (1] 1229, 1230. Cette chance de désordre lui ayant été ravie, il reprit ses intrigues avec le comte de Bretagne, qui rêvait toujours son indépendance et la couronne au moins dans ses domaines,

Par suite du traité de Vendôme, Yolande, sa fille, avait été fiancée avec Jean de France, Ve fils de Blanche (mars 1227). Ce prince mourut jeune avant d'avoir pu réaliser son mariage. La main d'Yolande devint libre. Vers 1231 Agnès de Beaujeu, seconde femme de Thibault , mourut : on imagina de rattacher le comte de Champagne à la ligue en lui donnant la main d'Yolande. C'était une singulière idée pour des princes, qui auraient cru de bonne foi Thibault épris des charmes de la Reine. Yolande était jeune et jolie : le comte de Champagne avait le cœur libre et facile = il écoula volontiers cette proposition. D'ailleurs n'était-il pas peu satisfait du traité de 1230? La jeune fille fut amenée (2) en Champagne , et Thibault allait la rejoindre ; quand Louis IX , par une' lettre impérieuse , vint s'opposer à cette union contraire aux intérêts de la France. On a prétendu que Blanche avait joint quelques lignes de sa main aux ordres de son fils , et qu'elle y parlait au nom de sa tendresse. Il est possible qu'elle ait écrit ; mais nous n'avons trouvé nulle part le texte de cette curieuse épître. Celle de Louia , au contraire a été conservée dans nos chroniques -, au moins quanta son esprit. Le Roi défend à Thibault de s'allier aux ennemis de la France et le menace , en cas de désobéissance , de

(1) Legatum romanum exécrantes, Reginœ muliehrem maledixenmt superbiam, imo eùrum infamem concordiam... versus ridiculos componebant dicentes :

Heu ! monmurstrati, vineti, mersi, spoliati, Mentula legati nos facit ista pati.

Mathieu Paris: 16U, an 1229, p. 244-. — Quos eliam {scholares) rexAnglus, Francorum hostis perpetuus et implacabiliSy clandestinis nuntiis ut id facerent sollicitabant : Guaguin, annal. Gall lib. 7. — Grandes chroniques , t. iv, p. 2fî0. — Alberic, anno 1229.

(2) Voyez le passage, de Joinville rapporté à la fin du volume.

le dépouiller de ses fiefs. 11 ne s'en tint pas là : sur sa demande la cour de Rome intervint ; et Grégoire IX , par une bulle du 24. avril 125-2 , déclara cette union incestueuse. Il écrivit lui-même à Thibault et au comte de Bretagne une lettre, où il leur expliquait les motifs politiques de son opposition. En apparence elle était fondée sur la parenté , qui de fait unissait Yolande et Thibault: mais au fond il s'agissait simplement de prévenir une ligue , qui aurait compromis encore une fois le repos public (1).

Thibault craignait de perdre ensemble Champagne et la Navarre : l'acte , par lequel Sanche donnait son royaume au Roi d'Aragon, avait fini par être signé vers 1251. L'ambition l'empêcha d'épouser Yolande : il sut se consoler en chantant ses désirs amoureux et ses rigrets (2j.

S'il avait plié devant les reproches amoureux de Blanche , .il aurait expié cette velléité d'inconstance par un redoublement d'amour irréprochable : il n'en est rien. Thibault n'ayant pu s'unir à la princesse Bretonne, s'empressa de s'allier à Marguerite , fille d'Archambaud de Bourbon. Ses noces furent célébrées au mois de Mars 1252, Ce mariage n'était pas de pure convenance; le comte de Champagne eut six enfants de sa troisième épouse. On cherche dans cette histoire la place , que put occuper la Régente dans le cœur de Thibault : on se demande s'il est possible que Blanche, fille, femme et mère de rois, espagnole de race , absolue dans ses affections comme dans ses volontés, ait pu croire à l'amour d'un homme, qui pour la cinquième fois, offrait son cœur, qui, pour la troisième fois, partageait son lit conjugal. Nous ne parlons pas encore ici de ses habitudes galantes. Thibault aima toujours la beauté : pour lui plaire elle n'avait besoin ni de couronne ni d'hermine. Et s'il chanta les rigueurs de l'amour, ce ne fut pas même par discrétion : l'usage le voulait ainsi.

L'année suivante (1233) (3) mourut Philippe de France, comte de

(1) Tillemont , t. 1 , p. 458. — Histoire de la maison de Dreux , p. 531. — Joinville : édition de 1761 , p. 18. — Voyez ]es pièces à la fin du volume.

(2) V, note sur la chanson 67.

(3) Ou Janvier 1234. — Chronique de Nangis. — Ph. Mouskes, vers 28, 132. — Baugier , p.

Boulogne, l'un des ennemis de Thibault. On avait pris l'habitude de calomnier le comte de Champagne et on l'accusa d'avoir empoisonné ce prince. Philippe fut tué dans un tournoi. Cette imputation ne fut jamais sérieuse. Si nous l'avons relevée, c'est pour établir avec quelle impudeûce les haines politiques diffament , avec quelle facilité le vulgaire accepte les mensonges les plus monstrueux.

Cependant Louis IX épousait Maiguerite de Provence , et l'époque de la majorité n'était pas loin. Les factieux et l'Anglais sentaient que bientôt le prétexte de la régence, dont ils avaient tiré si bon parti , devait leur échapper : et les intrigues recommencèrent (1234-1255). Sanche était mort (1), et avec la protection de la cour de France , grâce à ses alliances anciennes avec la noblesse du Midi, Thibault put sans difficulté se faire reconnaître roi de Navarre. Cependant, le Roi d'Aragon tenta de le détrôner. Le Pape fut pris pour arbitre : le 28 Août il mit les prétendants d'accord , et sous l'égide des fleurs de lys Thibault resta possesseur de son trône. Il avait atteint son but et reçu le prix de sa fidélité.

Son ambition éts^t satisfaite et rassurée. Dès lors il devint plus accessible aux ouvertures du comte de Bretagne : on lui fit entendre que , s'il voulait entrer dans une nouvelle ligue, on Jui ferait rendre le comté de Blois. Thibault tomba dans le piège , et pour cimenter cette alliance , on convint que le fils aîné du comte de Bretagne , Jean , épouserait Blanche , fille de Thibault et de sa seconde femme Agnès de Beaujeu. Ce mariage ne fut célébré que vers le mois de Janvier 123S. Cependant Thibault avait promis à la Régente de ne pas marier sa fille sans l'agrément du Roi. Ce que la couronne voulait éviter, c'était avant tout l'union des comtes de Bretagne et de Champagne. Aussi Louis IX reprocha-t-il à Thibault son manque de parole. D'un autre côté les trêves conclues avec l'Anglais étaient expirées depuis le mois de Juin 1234 : les hostilités recommençaient. Le duc de Bretagne avait de nouveau favorisé l'invasion étrangère (2). Thibault ne tarda pas à lever la bannière de la révolte et réclama sa terre de Blois. Blanche et son fils, toujours actifs, toujours soutenus par la

(1) Juillet 1254 , Oihenart : noticia utriusque Vasconiœ , Paris 16S6.

(2) Mathieu Paris, anno 1234, 1255. — Grand, chroniq., t. IV, p. 95. — Chronique de Rains, p. 191, 192.

XXXJ

nation, se mettent rapidement en campagne et marchent contre leurs ennemis. La lutte ne fut pas longue ; Pierre Mauclerc fut vaincu. Thibault n'ose pas même attendre le combat, il demanda grâce et l'obtint. Mais celte fois encore il dut perdre quelques unes des villes de son domaine, et livrer au Roi Montereau , Bray et Nogent-sur-Seine. De plus il dut payer les frais de la guerre (i). Qui aime bien, chastie bien , dit le proverbe. Thibault, s'il n'était aimé, était au moins sévèrement puni. Ce n'est pas tout encore , il lui fallut renoncer au comté de Blois (S), reconnaître qu'il l'avait vendu réellement et non pas hypothéqué comme il le soutenait, prendre la croix et promettre que pendant plusieurs années il resterait en Terre Sainte et combattrait les infidèles. Il subit encore une humiliation d'un autre genre : Robert de France, frère de saint Louis, le fit insulter par ses gens, et les tira de prison quand on les arrêta. Thibault ne put obtenir de réparation, et dut partir pour la Navarre, après avoir été joué publiquement avec impunité (5).

A cette date, Jes grandes chroniques de France placent la célèbre entrevue qui, selon elles, fit éclater l'amour de Thibault pour Blanche. La Reine lui reprocha d'abord son ingratitude politique et lui rappela les services qu'il avait reçus de la couronne dans la guerre de 1250. — Le comte, dit le chroniqueur , regarda la Reyne qui tant estoit sage et tant belle, que de la grant beauté d'eles il fut tout esbahi. Si ly respondit : — Par ma foy , ma Dame , mon cuer et mon corps et toute ma terre est en vostre commandement ; ne n'est riens, qui vous puist plaire, que je ne feisse volontiers. Ne jamais , se Dieu plaist , contre vous ne contre les vos je n'irai. » — D'ilec se parti tout pensiz; et ly venoit souvent en remembrance du doux regard de la reyne et de sa belle contenance. Lors li entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse : mais quant l'y souvenoit qu'elle estoit si haute Dame, de si bonne vie et de si nete qu'il n'en porroit ja

(i; Tillemont, t. II, p 281. — Grandes chroniques, t. IV, p. 263. — Chronique de Rains, p. 192.

(2) P. Mouskes, vers 29158.

(3) Ph. Mouskes. T. II , p. 617 : — Tillemont 2, p. 281,

— Chroniq. de Rains. P. 192. —Voyez les pièces à la fin du volume.

XXXIY

de sa vie {i). Au nombre de quatre-vingt-une , elles sont loin d'être écrites toutes sous la même inspiration. On y trouve quatorze jeux-partis ; tel était le nom porté par des discussions amoureuses. Elles n'avaient d'autre but que démettre en relief l'esprit et la facilité des lutteurs, qui s'y engageaient. Citons ensuite dix chansons religieuses consacrées à la Vierge , et six dialogues , dont deux seulement peuvent prendre place parmi les pièces du procès, dont il s'agit (î). Des cinquanteune chansons amoureuses , dont il nous reste à parler , il en est treize destinées à des amis , à des confrères en poésie (3). Une autre fut rimée pour le concours du Puy d'amour : l'envoi, qui la termine, le laisse entendre nettement. Et cette donnée peut expliquer le but d'un grand nombre d'autres pièces , qui contiennent des lieux-communs (4).

Les curieux travaux de M. Arthur Dinaux, sur les trouvères du Nord, ont fait connaître les poésies adressées anx concours du Puy d'Amour. 11 est impossible de ne pas être frappé du rapport, qu'elles ont avec celles de Thibault. L'amour respectueux et dévoué , des plaintes douces et tendres , des regrets affectueux, des désirs pleins de réserve , des éloges à la beauté forment le fond de toutes ces chansons : elles ne tendaient qu'à mériter les couronnes octroyées aux mieux faisant.

La tradition veut que Thibault ait fondé des académies à Troyes et à Provins. Le fait a été nié : nous ne pouvons l'établir (5). Mais n'est-il pas possible que le Puy d'Amour se soit parfois tenu dans nos contrées ? Ne voyons-nous pas dans les jeux-partis, que nous publions, Thibault donner à un poète et recevoir à son tour le titre de frère (&). Il est en rapport littéraire non seulement avec les concurrents du Puy d'Arras, tels que Guillaume et son frère Gille-le-Vignier , mais avec les trouvères étrangers à l'Artois, comme Baudouin des Autels, Raoul de Soissons, Raoul de Goucy , Philippe de Nanteuil , Thibault de Blazon , Reuaut de Sabueil, Bernard de la Ferté,

(1) Voyez chansons : 15 , 23 , 62 , 65.

(2)V. n°s 55 et 65.

(4) V. no 32.

(5) V. bibl. de l'école des chartes, t. 3, un article de M. Vallet de Miville sur les mystères à Troyes.

(6) V. no 56 et 68.

Jean d'Argies, Gace Brûlé, Gérard d'Amiens, Robert de Blois et d'autres encore. C'était plus qu'il n'en fallait pour former une société littéraire et passer de temps à autre quelques heures agréables à deviser d'amour et de chansons.

Celles de Thibault sont si bien faites pour la publicité , qu'on n'y trouve aucune révélation indiscrète. Il n'en est pas une, qui soit nécessairement faite en l'honneur de Blanche. Et si nous admettons que la Reine en reçut plusieurs, c'est uniquement parce que la calomnie, pour so faire écouter, dut s'appuyer sur des circonstances de ce genre. Encore put-elle faire méchamment honneur à h Régente des galanteries écrites pour d'autres , et peut-être pour une femme idéale.

Veut on chercher dans les chansons de Thibault le portrait de sa Dame ? On y trouve d'abord le signalement général de toutes les jolies figures, de toutes les tailles élégantes. Deux détails, qui se reproduisent de temps à autre, méritent seuls d'être remarqués. Dans plusieurs chansons, Thibault dit que sa Dame est blonde (1 ) et qu'elle a le teint coloré (2). Voila pourquoi Varillas veut à toute force que Blanche ait eu un teint de lys et de rose. Mais qui donc a jamais dit que cette princesse, née sous le soleil d'Espagne, ait été blonde. Il est vrai que dans une de ces chansons une variante curieuse substitue le mot Brunette au mot Blondette (3). N'en peut-on pas conclure que Thibault chantait eu même temps la blonde et la brune , et qu'il modifiait ses épithètes avec la suscription de l'envoi ? Nous le verrons faire la même chose pour les amis , auxquels il adresse ses rimes amoureuses. — Dans une de ses chansons les plus connues (4) il laisse entendre que la dame qu'il aime a le teint blanc. Blanche, rose et blonde, est-ce le portrait d'une fière Castillane ? A de pareils traits qui ne reconnaîtrait une châtelaine du nord, une jolie fille d'Allemagne? Suivant une tradition, ancienne déjà, ce serait pour une dame de Lorraine, que Thibault aurait composé ses chansons. Mais qu'elle est-elle?

(3) V. no 22.

(i) V. no 21

Nous l'ignorons (1). Si les chansons de Thibault ont été faites toutes pour la même personne , on le prendra souvent en flagrant délit de contradictions. Tantôt il proteste de son araour respectueux et sans exigence ; tantôt il demande avec hardiesse le rendez-vous nocturne le plus compromettant. Quelquefois sa dame sera fière , dure et froide. Ailleurs il la peindra coquette , entourée d'adorateurs et faisant riante mine à tous.

Deux noms de femmes seulement percent le voile mystérieux, qu'il a jeté sur ses chansons. Il donne à l'une le nom d'Aigle. Nous n'avons pu découvrir quelle noble dame y avait droit (2/'. 11 désigne l'autre sous celui de Comtesse : Cette fois nos recherches ont été plus heureuses. Raoul de Soissons, seigneur de Cœuvres, prit en mariage une demoiselle de la maison de Hangest , dont le prénom était précisément Comtesse. Les rapports, qui unissaient Thibault et Raoul comme poètes et comme chevaliers , permettent de supposer que le comte de Champagne chantait la femme de son ami(5y.Ne peut-on pas croire aussi qu'une autre chanson la concerne? Dans l'une il dit que Comtesse lui apprit à chanter ; dans l'autre il prie sa Dame de l'aider à faire une chansonnette (4).

Il est une chanson où il célèbre le pouvoir de l'amour. Un ami dans des couplets, que nous publions, lui répond et finit en disant: Sire , quant, j'aim Dame de tel valour, Looz la moi : Si ferez vostre honour (5).

(1) 11 y en a, qui disent que ses chansons furent faites pour une dame de Lorraine avec quelque apparence de vérité. En ce temps là il y avait nombre de poètes ;satyriques, qui n'ont point espargné la reine Blanche et se sont moqués de St- Louis de ce qu'il se rendait si obéissant à sa mère qu'il convint qu'il n'osast ne faire ne entreprendre rien sans son congé. A force de bien faire Blanche a surmonté l'envie et fait connaître son intégrité — Antiquités de la ville et comté de Corbeîl par Labarre. i647, in-io, p. i62.

(2) V. chanson 47.

(5) V, chanson 15.

(4) V. chanson 5.

(5) V. ci-après les pièces à l'appui.

On demandait donc à Thibault des chansons de complaisance : il en faisait par politesse et l'amour n'y était pour rien. Que la Régente se soit parfois amusée de quelques jolis vers; cela se peut. Mais supposer que cette femme à la tête forte, au génie supérieur, pendant plus de vingt ans ait pris pour son compte les galanteries d'un homme qui eut deux flancées , trois femmes et un certain nombre de maîtresses, c'est faire injure à son cœur et à bon sens.

Thibault fit des chansons d'amour avant et après 1254 : Il en fit encore en 1239 en partant pour la croisade et à son retour en 1240. A cette dernière date par exemple, il vante les charmes d'une dame, qu'il dit jeune (1). Blanche avait alors 52 ans Put-elle croiro que Thibault la chantait, il n'aurait pas eu l'impadence de lui décerner de tels compliments. Notre recueil offre plus d'un passage du même genre.

Mais quelles sont donc les chansons que Thibault a pu présenter à la reine Blanche ? Nous citerons d'abord celles qui ne l'excluent pas d'une manière évidente, toutes celles, qui peuvent être faites pour elle comme pour d'autres. Thibault les aurait composées de 1220 à 1226 alors que Blanche avait de 30 à 40 ans, qu'il était jeune encorp. et qu'il chantait l'amour et les dames pour chanter , charmer ses loisirs et formuler ses rêves de poète. Dans quelques couplets on aperçoit des vers, qui peuvent à la rigueur désigner Blanche et sa sévérité non pas en amour, mais en politique (2j, En mainte occasion le roi de Navarre maudit les médisants : mais ses plaintes sont celles de tous les trouvères amoureux. Dans une seule chanson il paraît faire une allusion assez nette aux calomnies débitées contre lui (3). Ce passage est d'autant plus curieux, qu'il nous montre Thibault bien loin de prendre au sérieux les imputations de ses ennemis. Ne poussons pas plus loin notre examen et laissons au lecteur le plaisir de se former lui-même une opinion. Nous avons réuni les pièces du procès : qu'on le juge.

(1) V. Chanson 45,

(2) V. nos 7, 18, 21, 4G, 48 et 65. (3; V. no 21.

Après ia paix de Vincennes, Thibault revint en Navarre. Le 15 avril 1236 expira la régence de Blanche de Castille. Louis IX prit en main les rênes de l'Etat et commença le glorieux règne, qui lui donna l'immortalité. Les barons comprirent enCn qu'ils étaient ici-bas pour autre chose que pour se disputer des portefeuilles et des duchés. Thibault , retiré dans son royaume de Navarre, gouverna ses états en bon prince. Les historiens espagnols le peignent comme un roi libéral, grand bâtisseur, ami des artistes et protecteur zélé de l'agriculture. Il fit venir des laboureurs , des jardiniers de Champagne et leur remit les terres incultes delà Navarre. Il fit venir du Nord les plantes , les fruits , les arbres inconnus dans les Pyrénées. Dans le xvie siècle , on mangeait en Navarre des poires, qu'on nommait encore les Thibaudines (1). Couvents, églises, universités reçurent de lui privilèges et revenus. Les lettres trouvèrent en lui un protecteur éclairé. Lui-même ne cessait de les cultiver et plus d'une de ses chansons est avidement faite après son avènement au trône. Thibault oublia d'autant plus facilement les rigueurs de Blanche, qu'il ne l'avait jamais aimée. Quelques liaisons galantes le consolèrent de ses disgrâces politiques. Le prince, qui laissa sept enfants légitimes et quatre bâtards, ne passera jamais pour un martyr de l'amour malheureux et fidèle.

Cependant tous les barons, qui avaient pris part aux révoltes de 1226 et de 1230, avaient accepté la croix. (1255- 1236). Le Pape désirait que l'expédition secourut d'abord l'empire de Constantinople menacé par les barbares. Les croisés voulaient partir pour la terre sainte. Le saint Père et l'Empereur d'Allemagne ne pouvaient s'entendre. Des ordres contradictoires étaient souvent donnés : plusieurs gentilshommes retournèrent dans leurs terres ; les autres finirent par s'embarquer. Ils avaient élu Thibault pour chef: ce fait est significatif. Les électeurs étaient précisément les héros de la ligue. Se seraient-ils volontairement rangés sous la bannière d'un homme, qu'ils auraient méprisé ?

Les circonstances, qui précédèrent le départ , inspirèrent au Roi de Navarre plusieurs chansons intéressantes; on y

(Ij Histoire des rois de Navarre, par Gabriel Ghapuys. — Paris, 1596, iu 8°, p. 158.

voit l'auteur flotter encore entre l'amour du ciel et les passions de la terre. Des vers ironiques viennent se mêler sous sa plume à ses élans religieux , aux adieux les plus tendres (1).

Parmi les couplets, qu'il dut faire vers celle époque , nous citerons une satyre contre les persécuteurs des Albigeois. Comme comte de Champagne , peut-être comme ancien allié des hérétiques , il fut obligé d'assister au supplice de quelques malheureux, qui reçurent la mort au pied du Mont-Vimer (Marne). La protestation de Thibault démontre qu'il ne fut pour rien dans le sort de ces infortunés (%.

H partit enfin pour aller combattre les infidèles d'Orient. Son armée prit terre à Saint-Jean-d'Acre. Nous l'avons dit , Thibault était brave: il eut fait un lieutenant distingué ; mais le rôle de général en chef était au-dessus de ses forces. 11 ne put réduire à l'obéissance ses turbulents compagnons d'armes. Chacun ne cherchait qu'à faire exploit pour son compte. Des coups de lances, des entreprises hardies mais sans résultats , des actes de bravoure aussi téméraires qu'inutiles signalèrent le début de la campagne ; l'indiscipline ne tarda pas à produire de funestes effets. Les croisés furent battus: les comtes de Bar et de Monfort tombèrent entre les mains des Sarrasins; il fallut songer à battre en retraite. Thibault et quelques autres obtinrent un sauf-conduit pour aller prier sur le tombeau du Clirist. — Ils avaient dû le délivrer; ils étaient réduits à mendier la permission de le voir. — Ils avaient cru conquérir la terre sainte: On l'abandonnait pour revenir en France après avoir tout perdu hors l'honneur.

Thibault rentra dans ses états. Ses infortunes militaires , pas plus que ses échecs politiques, n'éteignirent en lui les habitudes du prince galant ni les inspirations de langoureux trouvère. 11 avait chanté l'amour sur les rives de l'Asie fS); il le célébrait encore à son retour. C'était une jeune dame, qui

'I) Voir chansons n" 72 , 74 , 7(5

(2) Voir chgnson 77.

(h) Y. Chanson, 27, 28, 51.

recevcil alors ies hommages du noble chansonnier A).

Rois et bergers n'ont qu'un printemps. Il fut long pour Thibault , et pour lui l'âge des amours semblait devoir toujours durer. Son imagination ardente perpétuait chez lui la vie du cœur. Aussi disait-il (2) :

Mais j'ai un cuer : ains ticx ne fu trovez.

Tous jours me dist : — Amez , araez , amez.

Et ces deux vers sont rhisloire du poète. Son cœur battait encore alors que tout avait vieilli près de lui. Dans les beaux jours d'été , lorsqu'au soir le soleil a disparu derrière la montagne , ses rayons de pourpre illuminent le crépuscule du soir : Ainsi Thibault ne sentait plus brûler en lui les feux de la jeunesse : mais leurs reflets éclairaient encore son âge mûr. Les muses effeuillaient par habitude des roses sur ses pas. Mais elles ne peuvent faire de miracles : Il vient une heure, où le poète le plus aimable n'est plus qu'une barbe grise. Ses galanteries ne rencontrent plus que sourires moqueurs. On ne croit plus qu'à ses souvenirs. — Thibault connaissait le monde: il comprit que le moment de la retraite était venue , et que les amours , qu'il avait chéris , s'étaient envolés , Il avait chanté leur arrivée; il chanta leur départ. La dame, à laquelle il offrait ces derniers hommages, lui fit entendre que s'il est un temps pour les plaisirs du cœur , il en est un pour la raison. Thibault ne se fâcha pas : le Prince regretta peut-être ses jours passés; le poète rima quelques couplets aimables (5). Il y résume sa vie amoureuse ; désirs trompés , bonnes fortunes , rêves de poète et souvenirs d'amant, tout y est indiqué légèrement et sans indiscrétion. Il finit sa vie galante comme il l'avait commencé ; plein de respect et de reconnaissance pour les dames, il ne lança contre elles aucun trait malin. Il sortit du tournoi d'amour saus jalousie contre les cavaliers , auxquels il souriait. La philosophie , la littérature, la religion, l'amitié lui tendirent la main : il accepta gaîment leurs consolations. Des pastourelles oaïves , des dialogues enjoués et spirituels, des jeux partis parfois un peu lestes, des poésies

fi) V. Chanson , 45.

(2) V. Ch. 7.

(5) Y. Chanson no 81.

religieuses amusèrent les dernières années du trouvère (i).

C'est à la Vierge, surtout , qu'il consacra les élans de son âme ardente. C'est elle qu'il implore, alors qu'il jette un regard en arrière, qu'il rougit de ses erreurs passées , alors que peut-être il s'inquiète du jugement des siècles à venir (2). Elle devint l'objet de son culte. 11 célébra ses mérites , sa toute puissance dans le ciel et ses charmes divins : il retrouve pour elle la galanterie de son jeune âge et les sentiments d'admiration, que fit toujours naître en lui la beauté. Il lui demande le prix du sacrifice, que son cœur faisait à sa piété.

Quant Dame pers , Dame me soit aidans ! lui dit-il à la fin d'une brûlante prière (5). Son esprit affectueux se retrouve dans ses poésies les plus mystiques. Aimer la Vierge , c'était encore aimer : et quand Thibault devint pieux , ce fut sans doute l'amour divin , ce fut la tendre charité , qui le ramenèrent au pied des autels.

De toutes ses poésies, les plus faibles sont sans contredit les jeux partis, auquel il prit part. Probablement ces plaidoiries tenaient un peu de l'improvisation : autrement on aurait peine à comprendre cette conversation en rimes entre deux trouvères. Thibault attacha sans doute peu d'importance à ce genre de productions ; il y sort de sa réserve ordinaire : son styte y est plus leste et plus négligé. Ses interlocuteurs se mettent avec lui sur le pied de l'égalité la plus complète, leur franchise indépendante le raille sans pitié , tantôt de ses habitudes galantes , tantôt de ses infidélités en amour , de la sagesse que lui recommande enfin son embompoint excessif. Ces causeries en vers n'eurent peut-être d'autre mérite que celui de l'à-propos ou d'une allusion à quelques aventures du temps. Si Thibault eut seulement cultivé ce genre de poésie , il n'eut pas mérité l'honneur d'être proclamé le roi des chansonniers. Ses pastourelles, ses dialogues avec l'amour et sa Dame ont au contraire une valeur réelle ; la tournure en

(1) V. Chanson , n» 81.

(2) V. Chansons, 73, 74, 75, 76, 77, 78, 80.

(3) Voir Chanson, 74.

XLIj

est gaie , naïve et digne de son bon temps . Dans l'une de ces jolies pièces, l'amour s'inquiète de ce que Thibault veut Tabandonner , il lui dit :

Certes , Thiébault , je me corrouceroie

S'encor de moy ne feisiez chanson.

Vostre chanter me plaist et esbanoie ;

Car molt vos voy de belle intencion (1). Les chansons galantes de Thibault n'étaient donc qu'un passe-temps pour la cour, une distraction pour l'auteur, un agrément pour le public. Plus d'une dame, plus d'un poète faisaient comme l'amour et priaient Thibault de prendre la plume : on s'arrachait ses rimes nouvelles : on les répétait partout. Dans ses envois, tantôt il prie la Dame, à laquelle il adresse ses couplets , de les chanter elle-même , tantôt de les faire chanter par d'autres; il fait la même demande à ses amis (2). Il est une romance qu'il envoyé aux bonnes gens de Champagne (o). Comme tous les gens de lettres, il recherchait la popularité : ses œuvres passèrent les monts . et sous le ciel azuré de l'Italie plus d'un tendre soupir s'unit aux douces prières du comte de Champagne. Le Dante aimait ses poésies ; il y trouvait finesse, harmonie et pureté Les manuscrits de chansons formés dans le xiiie siècle accordent généralement à Thibault leurs premières pages ; souvent c'est lui, qui donne son nom à leur titre. On a pensé que c'était par son ordre et par ses soins que toutes ces rêveries amoureuses et légères ont été réunies ; cela se peut. Cependant si Thibault eut fait une édition de ses œuvres , il les eut rassemblées toutes dans un même volume. En existet-il un seul , qui soit complet ? En tous cas , ces recueils furent écrits seulement à la fin de la vie du roi de Navarre. II n'y est jamais désigné comme comte de Champagne ; et les scribes nous ont transmis les chansons , qui furent évidemment ses dernières inspirations.

Faire l'éloge des chansons de Thibault serait inutile ; la meilleure manière de les faire aimer, c'est de les faire lire. Elles ont assuré

(1) Voir chanson 65.

f2) Voir chansons 12, 15, 19, -19, 76, 79

;3) Voir chanson 28.

le renom même de celui , qui les publia le premier. C'est en 1742 que Levesque de la Ravallièrc en édita soixante-cinq (1). Nous ne critiquerons pas son travail ; nous l'en remercierons. Que d'éditions d'Horace, avant d'en avoir une sans tâche ! au premier, qui défriche un champ , peines et fatigues : que ceux, qui récoltent lui donnent au moins un souvenir. Nous avons tenté de compléter l'œuvre de notre devancier et de l'améliorer. Nous avons pu joindre à son recueil seize pièces inédites , des vers , des couplets, qu'il n'avait pas trouvés ; nous y avons réuni des documents indispensables pour apprécier l'histoire littéraire de Thibault. Nous laisserons de côté les airs de ses chansons : rien ne prouve qu'ils soient de sa composition, le témoignage des grandes chroniques est loin de suffire pour nous convaincre de son génie musical. Qu'il ait aimé la musique , qu'il l'ait cultivée , que dans ses jeunes ans il ait chanté de tendres couplets et des psaumes dans ses vieux jours (2j, nous le croyons volontiers : le reste n'est que supposition (3j. Au surplus les œuvres de Thibault n'ont pas besoin d'être chantées pour être comprises. Elles plaisent à la lecture, et d'âge en âge on feuilletera les pages plus naives et les plus pures, qu'aient inspirés dans le temps de nos pères l'amour et la beauté.

L'homme, qui fît tant de jolis vers, ne pouvait être un méchant prince. La Champagne égarée par d'odieux libelles, avait pu l'abandonner en 1230. Mais à la fin la vérité se fit jour : il ne pouvait qu'y gagner. Thibault ne s'occupait plus que du bonheur de ses sujets. Il affranchit des communes, créa des marchés et des foires , encouragea l'industrie et le commerce, éleva des églises , des palais , des hospices , et fonda des rentes pour les pauvres. On l'appela Thibault le bon Quens : bientôt la reconnaissance du peuple lui donna même le surnom de Grand. La couronne de France ne cessa dès lors de trouver en lui le plus fidèle de ses serviteurs. Avec toute la nation il applaudit aux victoires remportées par Louis IX sur les Anglais au pont de Taillebourg et sous les murs de Saintes, 1242. Maintes fois il aida Louis de son épée et de son expérience. Ce monarque éclairé

(1) Paris, 2 vol. in-12, 1742.

{% V. chanson 79.

(3) Dans nos notes , sur chaque chanson , nous indiquons les manuscrits où nous avons trouvé leur notation.

l'appela souvent dans ses conseils intimes et en plusieurs occasions le fit asseoir à sa table. Le roi de Navarre avait effacé ses coupables intrigues par la sagesse de son gouvernement. L'estime publique lui revint, et, pendant les vingt dernières années de sa vie , il occupa dans le monde politique la haute place, à laquelle lui donnaient droit sa naissance , sa bravoure et la distinction de son esprit.

Blanche mourut en 1252 ; elle avait alors 65 ans. Nous ne ferons pas son éloge. Il n'est pas un historien, qui ne l'ait écrit : il n'est pas une chronique, qui n'ait enregistré ses bienfaits. II en est un surtout que la Champagne n'oubliera pas. Les femmes de notre province, de condition servile , même mariées à des hommes libres, ne pouvaient engendrer que des serfs. Cette loi barbare perpétuait l'esclavage féodal . Blanche y mit fin : elle déclara que les femmes de Champagne auraient le droit de racheter leur liberté moyennant une légère rente ou de l'argent une fois payé. Leurs enfants devaient être affranchis avec elles , leur père fut-il serf. Aussi disait-on : En Champagne le ventre annoblit. On sait avec quelle énergie Blanche contraignit les chanoines de Paris à briser les fers de leurs vassaux , avec quelle vigueur persévérante elle ne cessa de lutter contre le despotisme des barons. Elle ouvrit des asiles aux pauvres veuves , aux jeunes filles sans dot : elle donna du pain aux pauvres , du travail aux ouvriers et saint Louis à la France.

Aussi quand le ciel la rappela de ce monde, qui l'avait tant calomniée, la nation tout entière pleura sur sa tombe. Mathieu Paris lui-même ne put lui refuser des regrets respectueux. Partout, où sa main bienfaisante avait pu parvenir, on la considérait comme une sainte. Rome permit de lui consacrer un jour de prières. L'histoire impartiale s'incline devant sa mémoire ; les traditions populaires vénèrent encore la bonne reine Blanche.

Thibault lui survécut peu temps. Le ciel avait permis qu'il put par un rcgne de vingt ans réparer le mal qu'il avait fait à la France pendant la première partie de sa vie. Comme tous les ambitieux de son temps , comme ceux des siècles suivants y compris le nôtre, il servit d'instrument aux projets ambitieux , aux plans de vengeance conçus par l'Anglais. Creusez l'histoire de nos troubles civiles , descendez dans les repaires impurs, où s'écrivent ces vils pamphlets, qui trompent le peuple

et l'iûsurgect contre dos rois , vous y trouverez toujours r Anglais. Au fond de cette vase, que les mauvaises passions agitent d'âge en âge , qu'y a-t-il ? l'or de l'Angleterre.

Adieu ne plaise que je veuille cacher les torts de Thibault sous les anathèmes dus à l'étranger. Non, mille fois non. Honte aux princes, qui trahissent leur Roi légitime et leur pays! Honte à tous ceux, qui sacrifient à leur ambition la puissance et la félicité de leur patrie ! Honte à tous ceux , qui pour avoir dignités , crédit et place à la cour livrent la nation aux misères de la guerre intestine , aux crimes des révolutions.

Heureux ceux, qui comme Thibault, ont le temps d'expier par de bonnes actions les égarements de leur vie passée. H eut un courage rare dans ce monde, celui de la pénitence publique. Dans ses dernières poésies il demande à Dieu le pardon de ses fautes. Le ciel ne refuse rien au repentir sincère : La terre serait-elle plus rigoureuse ?

Thibault mourut en Navarre au mois de Juin 1253. Son corps fut inhumé dans la cathédrale de Pampelune. Son cœur revint au sol natal , dans cette Champagne, qu'il ne cessa d'aimer. On le déposa dans l'abbaye de Sainte-Catherine de Provins. Son souvenir vivra longtemps dans les cités, qu'il affranchit et rendit prospères : ses œuvres seront toujours l'honneur de notre vieille littérature.

Que le nom du poète protège celui du comte. Princes , ministres , hommes politiques , vous tous, qui n'avez jamais commis de fautes, vous tous qui n'avez jamais violé de serment, jetez la première pierre à sa mémoire : ou plus tôt pour lui, comme pour tous, pardon et oubli : pour le pays paix et concorde, ^'oublions plus que l'union fait la force et le bonheur des peuples, et nous reverrons encore l'âge mûr se reposer en écoutant de joyeux refrains et la jeunesse danser aux chansons.

P. Tarbé.

DE

Thibault lï, comlc de Champagne & de Brie,

HOZ DE NAVARRE.

Page 1